lundi 14 mai 2012

Aliénation

















"Le déficit de notre balance intellectuelle n'a plus rien à envier à la commerciale. Il ne nous est même plus donné de choisir le thème de nos colloques, et, notre bon maître renouvelant ses stocks à toute allure, nos meilleurs élèves planchent avec application sur des lubies un peu bêta importées en cinq sec des Etats-Unis : le nouvel ordre mondial, la fin de l'Histoire, le choc des civilisations, l'Europe, Vénus  et l'Amérique, Mars, etc. Tous thèmes déjà traités, bien avant Huntington et Fukuyama, et avec une autre profondeur, par Fernand Braudel, Alexandre Kojève, Henri Lefebvre et d'autres, mais que le zèle du colonisé impose comme des sujets de bac  à nos debaters professionnels, qui s'en voudraient de citer les pionniers indigènes - quand ils ne les ignorent pas. Ils n'ont pas tort, question carrière : sans un tampon de l'Ivy League ou un statut de visiting professor, impossible, pour un penseur européen non labélisé, de se faire connaître en dehors de ses frontières. Aliénation : le concept est passé de mode, le tremplin fait des merveilles. Si notre petit monde intellectuel et universitaire qui en aurait pourtant l'obligation et le temps, préfère la resucée glamour à l'idée de départ, comment l'exiger de ceux qui comme vous courent au plus pressé : la manchette du jour ?"


Régis DEBRAY, Rêverie de gauche, Paris, Flammarion, 2012, pp. 68-69.
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