samedi 12 mai 2012

Les intellectuels et la Nation












« La modernité ne cesse de développer la communication mais dans le même élan rompt les liens les plus anciens : ainsi le pavage ou le macadam, de même que la semelle de nos chaussures, nous séparent de la Terre. »

Erik Orsenna, Sur la route du papier. Petit précis de mondialisation III


Nombreuses sont les raisons qui, à mon sens, peuvent expliquer la constante dérive qui conduisit à l’érosion du sentiment national. Certaines sont assurément positives, ainsi une légitime méfiance à l’égard d’un nationalisme exacerbé responsable de deux conflits mondiaux ; la volonté de construire sur les décombres de la guerre une nouvelle Europe, pacifique et solidaire – avec son corollaire, l’affaiblissement du sentiment national au profit d’un idéal (utopique ?) européen : la nouvelle patrie, ce sera l’Europe. On voit aujourd’hui l’irréalisme de telles bonnes intentions dès qu’elles se heurtent à ces faits têtus que sont l’existence des nations et de leurs intérêts divergents.

On ne saurait impunément faire fi de la géographie ni de l’histoire…
(En témoigne, d’ailleurs, l’essor contemporain de disciplines comme la géopolitique, la démographie, l’anthropologie, la polémologie, etc.).


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La dévalorisation du métier d’enseignant s’est accompagnée d’une fragilisation du recrutement. Dans le même temps, l’université française versait dans l’idéologie (massification, cooptation), au risque de voir s’exiler les meilleurs cerveaux.

Les modes succédaient aux modes dans les milieux pédagogiques, les réformes aux réformes au gré des ministres, avec pour conséquence une dégradation des savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter) au sortir de l’école primaire et un abandon de la discipline de la part d’un corps enseignant souvent impuissant ou démotivé.

La crise de mai 68, à cet égard, marque un tournant décisif, et son influence reste grande sur toute la génération aujourd’hui aux commandes de la société.

Les années Mitterrand, qui avaient débuté dans la fidélité à l’idéal socialiste d’égalité en s’inscrivant dans la continuité d’une certaine pratique marxiste de la politique (nationalisations – notamment celle d’une grande partie du secteur bancaire) s’achevèrent dans le culte de l’argent et l’apologie de fait d’un social libéralisme bien proche du néolibéralisme qui lui succéda (1).

Les médias sont désormais entre les mains de cette génération post-soixante-huitarde, génération « libertaire » (quand ce n’est pas libertine, aux dires de certains…) pour laquelle il n’est plus de valeurs que relatives.

Et voici le mal le plus pernicieux : le relativisme !

Alibi du multiculturalisme comme d’un laïcisme militant  - à l’opposé d’une laïcité bien comprise ouvrant à la tolérance -, le relativisme se pare des vertus du droit-de-l’hommisme et, par un retournement caractéristique, débouche de fait sur l’interventionisme : au plan intérieur, c’est l’interdiction du voile islamique ; en politique étrangère, c’est la problématique expédition de Libye.
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(1) "Je n'ignore pas les facteurs objectifs qui ont conduit, dans les années Mitterrand, à fusionner les sphères du pouvoir et de l'argent : la libre circulation des capitaux, l'écart croissant des rémunérations, du double au quadruple, entre le privé et le public, les privatisations des entreprises publiques conduites par la droite, etc..." Régis DEBRAY, Rêverie de gauche, Paris, Flammarion, 2012, pp. 25-26.
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