dimanche 30 septembre 2012

L'espérance















"Celui qui espère l'avènement d'un monde où régnera la justice ne se borne pas à affirmer qu'un tel monde est infiniment préférable à un monde injuste, il proclame que ce monde sera, et c'est en cela qu'elle (l'espérance) est prophétique. Mais nous voyons par là plus distinctement en quoi consiste le courage qui est le ressort de l'espérance.
Réfléchissant au cours de la dernière guerre sur ses caractéristiques et évoquant la condition tragique des prisonniers, je fus amené à me demander si, en dernière analyse, l'espérance ne pouvait pas toujours être regardée comme une réaction active contre un état de captivité. Peut-être ne sommes-nous capables d'espérer que dans la mesure où nous nous reconnaissons d'abord comme captifs, cette servitude pouvant d'ailleurs se présenter sous des aspects très divers, tels que la maladie ou l'exil. (On comprendra par là pourquoi dans certains pays où la technique sociale est poussée très loin, où une sorte de confort est assuré à tous, l'espérance s'étiole et avec elle la vie religieuse tout entière. La vie s'immobilise, et un ennui invincible se répand partout.) L'espérance serait donc liée à un certain tragique. Espérer, c'est porter en moi l'assurance intime que, quelles que puissent être les apparences, la situation intolérable qui est présentement la mienne ne peut pas être définitive, elle doit comporter une issue.
(...)
L'être qui espère est comme intérieurement actif, bien qu'il ne soit pas facile de définir la nature de cette activité. Il semble bien que ce soit cette fois encore l'inter-subjectivité qui nous donne le mot de l'énigme. Rappelons-nous ce que fut l'expérience de ceux qui, sur un territoire provisoirement asservi, persistèrent à espérer la libération. Espérer, ce n'était pas espérer pour soi tout seul, c'était répandre cette espérance, c'était entretenir une certaine flamme autour de soi (1)."

Gabriel MARCEL, Le mystère de l'être, II Foi et réalité, Paris, Aubier, 1951.

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(1) C'est moi qui souligne.

samedi 29 septembre 2012

Les liens que nous ne pouvons pas nouer...

 














"Notre vie est impossibilité, absurdité. Chaque chose que nous voulons est contradictoire avec les conditions ou les conséquences qui y sont attachées, chaque affirmation que nous posons implique l'affirmation contraire, tous nos sentiments sont mélangés à leurs contraires. C'est que nous sommes contradiction, étant des créatures, étant Dieu et infiniment autres que Dieu.
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La contradiction seule fait la preuve que nous ne sommes pas tout. La contradiction est notre misère, et le sentiment de notre misère est le sentiment de la réalité. Car notre misère, nous ne la fabriquons pas. Elle est vraie. C'est pourquoi il faut la chérir. Tout le reste est imaginaire.
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 Les liens que nous ne pouvons pas nouer sont le témoignage du transcendant."

Simone WEIL, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, pp. 112-113.

mardi 25 septembre 2012

La voix humaine












11 septembre 2012

Lisant le tout récent opuscule de Michel Serres – ce génial philosophe-pédagogue - me revient, au détour d’une page qu’il consacre à la misère de l’hôpital, l’écho lointain d’un récit d’André Malraux. Il s’agit, dans l’Espoir, d’une visite que Manuel rend à un camarade blessé au combat.  Ce dernier est soigné dans une salle de l’hôpital San Carlos que l’écrivain compare à un « aquarium » :

« La salle était très élevée, éclairée du haut par des soupiraux presque entièrement bouchés de plantes à larges feuilles, que traversait la lumière du plein été. Ce jour verdâtre  ces murs immenses et sans trous, sauf si on levait la tête, et ces personnages en pyjamas dont les corps noués glissaient sur leurs béquilles dans la paix inquiète  de l’hôpital, ces ombres vêtues de pansements comme d’un costume de mi-carême, tout cela semblait un royaume éternel de la blessure, établi là hors du temps et du monde. »

Dans cet « aquarium » pour mourants agonise un jeune combattant de vingt-deux ans :

« De l’un des lits du centre partaient sans arrêt ces gémissements où la douleur devient plus forte que toute expression humaine, où la voix n’est plus que l’universel aboiement de la souffrance, le même chez les hommes et les animaux : des jappements qui suivent le rythme de la respiration, et dont celui qui écoute sent qu’ils vont s’arrêter avec le souffle. »

Etrange intuition-anticipation de ce que l’auteur de Lazare sera amené à vivre, lorsqu’il frôlera lui-même la mort, dans sa chambre d’hôpital ?

« Que valent les mots en face d’un corps déchiqueté ? Maintenant que le garçon avait amené sa douleur jusqu’au silence, la mère faisait la seule chose qu’elle pût faire : elle l’embrassait. »

Corps torturés des mourants. Je retrouve chez Serres la même pudeur et le même humanisme empreint d’une immense pitié pour l’être écrasé par le Mal et broyé par la souffrance.

« Savants, riches ou puissants du monde, écrit Michel Serres, n’évitez pas ces lieux où l’on entend souffrance, pitié, colère, angoisse, cris et larmes, prière parfois, exaspération, supplication de celui qui appelle celle qui n’appelle pas ou déplore celle qui ne répond pas, silence tendu des uns, effarement des autres, résignation de la plupart, reconnaissance aussi… Qui n’a jamais eu à mêler sa voix à ce concert dissonant sait sans doute qu’il souffre, mais ignorera toujours ce que signifie « Nous souffrons », la commune lallation émanée de l’antichambre de la mort et des soins, purgatoire intermédiaire où chacun redoute et espère une décision du destin. Si vous vous posez la question : Qu’est-ce que l’homme ?, vous donnez, vous entendez, vous apprenez ici la réponse, à travers ce brouhaha. (…)
Voilà le bruit de fond, la voix humaine que recouvrent nos discours et bavardages (1). »

Ainsi le philosophe fait-il écho au lyrisme du grand romancier :

« A travers la porte ouverte de la grande salle, avec leurs profils d’éclopés des Grandes Compagnies, les blessés dont le bras était plâtré marchaient, leur bras saucissonné de linge tenu loin du corps par l’attelle, comme des violonistes, violon au cou. Ceux-là étaient les plus troublants de tous : le bras plâtré a l’apparence d’un geste, et tous ces violonistes fantômes, portant en avant leurs bras immobilisés et arrondis, avançaient comme des statues qu'on eût poussées, dans le silence d'aquarium renforcé par le bourdonnement clandestin des mouches. (2). »
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(1) Michel SERRES, Petite poucette, Paris, Edtions Le Pommier, 2012, p. 57.
(2) André MALRAUX, L’Espoir, Paris, Gallimard, 1938.