jeudi 29 novembre 2012

La Chine et le temps


"Les Chinois fêtent le printemps en plein hiver, au tout début du mois de février, quand la neige recouvre encore le sol. Non pas au moment tardif où les bourgeons éclatent, mais au moment initial où la sève commence à peine à remonter dans les racines. Rien ne se voit encore, mais quelque chose déjà s'engage, un processus s'amorce, dont le résultat apparaîtra plus tard. Si une transformation est "silencieuse", c'est qu'elle est à la fois globale et continue, donc ne se démarque pas, donc aussi qu'on ne la remarque pas. Je crois que nous ferions bien de méditer ces stratégies d'amorçage et de maturation, si nous voulons faire sortir les politiques démocratiques de la pression de l'urgence exercée par les sondages comme aussi des événements "sonores" que mettent en scène les médias. Ces événements ne sont en fait que l'effleurement sonore de transformations silencieuses."

François JULLIEN, Nous devons apprendre de la pensée chinoise des stratégiess d'amorce et de maturation in "Le Monde" daté du jeudi 29 novembre 2012.

mardi 27 novembre 2012

La crise













"Les dernières manifestations du processus de crise signent l'échec de l'expérience néo-libérale. Mais il nous faut voir cet échec non pas comme le mauvais fruit d'une déréglementation aveugle, mais bien plutôt comme celui d'une organisation. Déréglementation il y a eu, certes, mais qui n'a pas laissé place à un chaos, comme se plaisent à le dire tant de commentateurs. Un système complexe, ancré sur différentes institutions, dont les banques centrales indépendantes et les agences de notation fournissent les éléments les plus visibles, a pris la place de l'ancienne organisation qui soumettait les économies à une réglementation poussée, y compris dans les pays de grande tradition libérale. Le retrait stratégique de l'Etat a permis l'installation discrète d'un pouvoir dissimulé dans les infrastructures financières occidentales, d'autant plus difficile à atteindre et à maîtriser qu'il se présente comme une sorte de fait de la nature, sous la forme d'une prise en charge des marchés par les institutions de marché. L'expérience néo-libérale nous appelle ainsi à un exercice intellectuel dont l'enjeu déborde celui de sa compréhension. Il nous semble en effet impossible d'avancer vers une organisation nouvelle sans prendre conscience de l'existence jusqu'ici pérenne de cette organisation néo-libérale qui nous gouverne aussi discrètement  que puissamment."

Jean-Luc GRÉAU, La Grande Récession (depuis 2005), Paris, Gallimard, 2012, pp. 12-13.

jeudi 22 novembre 2012

Le Jugement dernier














"Quel regard pose-t-on sur autrui, sinon pour le réduire à son histoire ? L'humain est pour nous la somme de ses actes. Nous jugeons ce que nous voyons. Nous tentons parfois de percer les apparences, de démasquer les hypocrisies, de traverser les étiquettes, mais notre savoir sur autrui est limité. Le "Ne vous posez pas en juges" alerte sur le danger de croire définitif notre savoir sur les autres. Bref, le Jugement dernier réserve à Dieu la  possibilité d'accéder au mystère d'autrui. Et il conteste notre volonté de nous emparer du mystère de sa vie. La foi au Jugement divin est l'ultime résistance contre la volonté mortifère de réduire l'être humain au déroulement de son histoire.
J'insiste : il y a, en chacun, une part imprenable dont nul ne peut disposer, un "Je suis" auquel personne ne peut accéder sauf Dieu. On ne le répétera jamais assez fort : ce qu'est l'humain, ultimement, nul ne peut en disposer ou l'enfermer dans un savoir définitif. En chacun de nous, un sujet demeure inaccessible à la prise des autres, un "Je suis" imprenable auquel personne ne peut accéder sauf Dieu. Je ne suis pas ce que mon histoire dit de moi. Je suis ce qu'un Autre dira de moi."

Daniel MARGUERAT, Mystère d'autrui in Marie BALMARY et Daniel MARGUERAT, Nous irons tous au paradis, Le Jugement dernier en question, Paris, Albin Michel, 2012, p.83.

mardi 20 novembre 2012

Des économistes et de l'argent (encore et toujours...)















"Le capitalisme est le moment de l'extension infinie de l'aliénation par la dictature des objets. L'argent, équivalent général de tous les objets, est ce qui peut croître à l'infini (1).
(...)
Le PIB, le produit intérieur brut, est un outrage infligé aux hommes (2).
(...)
Mesure-t-on l'ignominie d'une notion qui se targue de mesurer le bonheur humain (plus le PIB augmente, plus tu es content) ? Ressent-on l'infamie des hommes de la statistique, experts, financiers et journalistes infiniment commentateurs de la croissance ou du niveau des exportations ? Au lieu de vie, ces gens ânnonent des chiffres à des oreilles qui sont devenues sensibles à des décimales après la virgule. L'homme n'est plus qu'un chiffre dans un tableau, un taux d'accidents de la route en baisse ou de suicides en hausse, une machine à parler de la croissance qui croit donner son opinion et un mort qui croit voter (3).
(...)
Ne plus pouvoir se passer de chiffres que personne ne croit est la marque d'une société qui tolère qu'à heures fixes on vienne égrener les cours de la Bourse pour ceux qui n'ont pas d'actions. L'Etat et le marché pensent l'homme moderne comme moyenne, preuve "de la décadence démocratique, fille du nombre et de la quantité" (Thierry Maulnier). L'incapacité d'imaginer l'homme autrement que comme une moyenne, enserré dans un échantillon avec sa distribution de fréquence, son mode, sa médiane et ses seuils de fiabilité, l'appel incessant au camouflage de la pensée par les sondages, traduisent aussi la monétarisation de la vie, l'obligation qui nous est faite de la mesurer et de la comparer, avec, au bout du compte, l'étalon universel : l'argent. La statistique est le masque mortuaire de "l'homme changé en argent et de l'argent incarné en homme (4) ". (5)
__________________

(1) Bernard MARIS, Marx, ô Marx, pourquoi m'as-tu abandonné ?, Paris, Flammarion, 2012, pp. 21-22.
(2) Ibid.
(3) Ibid. pp. 22-24.
(4) Karl MARX, Economie et philosophie, "Notes de lecture", in Oeuvres, t. II, p. 21. (cité in B. MARIS, op. cit., p. 23)

vendredi 2 novembre 2012

De la vie ...

 


















"Réfléchir sur la vie - sur la vie en face de la mort - sans doute n'est-ce guère qu'approfondir son interrogation. Je ne parle pas du fait d'être tué, qui ne pose guère de question à quiconque a la chance banale d'être courageux, mais de la mort qui affleure dans tout ce qui est plus fort que l'homme, dans le vieillissement et même la métamorphose de la terre (la terre suggère la mort par sa torpeur millénaire comme par sa métamorphose, même si sa métamorphose est l'oeuvre de l'homme) et surtout l'irrémédiable, le : tu ne sauras jamais ce que tout cela voulait dire. En face de cette question, que m'importe ce qui n'importe qu'à moi ? Presque tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne. J'ai peu et mal appris à me créer moi-même, si se créer, c'est s'accommoder de cette auberge sans routes qui s'appelle la vie. J'ai su quelquefois agir, mais l'intérêt de l'action, sauf lorsqu'elle s'élève à l'histoire, est dans ce qu'on fait et non dans ce qu'on dit. Je ne m'intéresse guère. L'amitié, qui a joué un grand rôle dans ma vie, ne s'est pas accommodée de la curiosité. Et je suis d'accord avec l'aumônier des Glières - mais s'il préférait qu'il n'y eût pas de grandes personnes, lui, c'est que les enfants sont sauvés...
Pourquoi me souvenir ?
Parce que, ayant vécu dans le domaine incertain de l'esprit et de la fiction qui est celui des artistes, puis dans celui du combat et dans celui de l'histoire, ayant connu à vingt ans une Asie dont l'agonie mettait encore en lumière ce que signifiait l'Occident, j'ai rencontré maintes fois, tantôt humbles et tantôt éclatants, ces moments où l'énigme fondamentale de la vie apparaît à chacun de nous comme elle apparaît à presque toutes les femmes devant un visage d'enfant, à presque tous les hommes devant un visage de mort. Dans toutes les formes de ce qui nous entraîne, dans tout ce que j'ai vu lutter contre l'humiliatioin, et même en toi, douceur dont on se demande ce que tu fais sur la terre, la vie semblable aux dieux des religions disparues m'apparaît parfois comme le livret d'une musique inconnue." 

André MALRAUX, Le miroir des limbes, I. Antimémoires, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade, 1976, p. 4.

jeudi 1 novembre 2012

En la fête de tous les saints

 


















 "Le Seigneur foule le pressoir
et rouge est son vêtement.
Il balaie d'un puissant balai de fer
la terre entière.
Il annonce en des grondements de tempête
sa venue dernière. 
Nous entendons le fantastique mugissement
mais seul le Père sait l'heure.

Qui nous conduira 
de la nuit vers la lumière ?
Comment l'effroi prendra-t-il fin ?
Où donc s'abat le châtiment sur les pécheurs ?
Quand tournera le destin ?"

Edith STEIN, La Puissance de la Croix, Paris, Nouvelle cité, 1982, pp. 98-99.