vendredi 21 juin 2013

Les biens les plus précieux ...

La pensée du jour :

"Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus. Car l'homme  ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s'il se met à leur recherche, il trouvera à la place des faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté."

Simone WEIL, Attente de Dieu, Paris, Fayard, 1966, p. 93.

lundi 17 juin 2013

L'argent

 















« Je l’ai dit depuis longtemps. Il y a le monde moderne. Ce monde moderne a fait à l'humanité des conditions telles, si entièrement et si absolument nouvelles, que tout ce que nous savons par l'histoire, tout ce que nous avons appris des humanités précédentes ne peut aucunement nous servir, ne peut pas nous faire avancer dans la connaissance du monde où nous vivons. Il n’y a pas de précédents. Pour la première fois dans l'histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l'argent. Et pour être juste il faut même dire : Pour la première fois dans l'histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et du même mouvement et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d'un même mouvement qui est le même ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l'argent. Pour la première fois dans l'histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et d'un seul mouvement et d'un même mouvement ont reculé sur la face de la terre. Et comme une immense ligne elles ont reculé sur toute la ligne. Pour la première fois dans l'histoire du monde l'argent est maître sans limitation ni mesure.

Pour la première fois dans l'histoire du monde l’argent est seul en face de l'esprit. (Et même il est seul en face des autres matières).

Pour la première fois dans l'histoire du monde l'argent est seul devant Dieu. »

Charles PEGUY, Note Conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne
in Œuvres en prose 1909-1914, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,  p. 1474.

samedi 15 juin 2013

La sexualité, la paternité et la mort















"La paternité est la relation avec un étranger qui, tout en étant autrui, est moi ; la relation du moi avec un moi-même, qui est cependant étranger à moi . Le fils en effet n'est pas simplement mon oeuvre, comme un poème ou comme un objet fabriqué ; il n'est pas non plus ma propriété. Ni les catégories du pouvoir, ni celles de l'avoir ne peuvent indiquer la relation avec l'enfant (1). Ni la notion de cause, ni la notion de propriété ne permettent de saisir le fait de la fécondité. Je n'ai pas mon enfant ; je suis en quelque manière mon enfant. (...) D'autre part, le fils n'est pas un événement quelconque qui m'arrive, comme, par exemple  ma tristesse, mon épreuve ou ma souffrance. C'est un moi, c'est une personne. Enfin, l'altérité du fils n'est pas celle d'un alter ego. La paternité n'est pas une sympathie par laquelle je peux me mettre à la place du fils. C'est par mon être que je suis mon fils et non pas par la sympathie.
(...)
La paternité n'est pas simplement un renouvellement du père dans le fils et sa confusion avec lui, elle est aussi l'extériorité du père par rapport au fils, un exister pluraliste. La fécondité du moi doit être appréciée à sa juste valeur ontologique, ce qui n'a encore jamais été fait jusqu'alors. Le fait qu'elle est une catégorie biologique ne neutralise en aucune façon le paradoxe de sa signification, même psychologique.
(...)
...l'alterité n'est pas purement et simplement l'existence d'une autre liberté à côté de la mienne. Sur celle-ci j'ai un pouvoir où elle m'est absolument étrangère, sans relation avec moi. La coexistence de plusieurs libertés est une multiplicité qui laisse intacte l'unité de chacune ; ou bien cette multiplicité s'unit en une volonté générale. La sexualité, la paternité et la mort introduisent dans l'existence une dualité qui concerne l'exister même de chaque sujet."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre, Paris, PUF, 1979, pp. 85-88.
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(1) C'est moi qui souligne.

jeudi 13 juin 2013

La pensée du jour :

"Entre la charité et la justice la différence essentielle ne tient-elle pas à la préférence de la charité pour l'autre, alors même qu'au point de vue de la justice aucune préférence n'est plus possible ?"

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre, Paris, PUF, 1979, p. 76.

mardi 11 juin 2013




















 La pensée du jour :

"Je n'existe pas comme un esprit, comme un sourire ou un vent qui souffle, je ne suis pas sans responsabilité."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre, Paris, PUF, 1979, p. 37. (Coll. "Quadrige")

samedi 8 juin 2013

Limite et transgression




La génération qui avait vécu la seconde guerre mondiale et la rupture (éthique et métaphysique) qui a nom Auschwitz et Hiroshima avait appris de ces événements, et médité - bien que dans des directions différentes et pour en tirer des conclusions parfois opposées - la notion de limite.

Ce fut la génération de Camus, Sartre, Malraux, Bernanos, celle de Jean Wahl, Gabriel Marcel, Karl Jaspers, Jeanne Hersh, Simone Weil, David Rousset, Emmanuel Levinas - et bien d’autres avec Primo Lévi, Charlotte Delbo, Geneviève de Gaulle-Anthonioz…

Penser l’impensable, penser la mort et le silence de Dieu, comme y conviait Elie Wiesel dans « La nuit », n’est pas donné à la nature humaine, ce dont Pascal nous avait instruit.

Insupportable, sans aucun doute, cette pensée de la limite a été évacuée par une génération individualiste et hédoniste qui – paradoxe ou ironie de l’Histoire – bénéficie des progrès techniques induits par les indicibles horreurs de la guerre.

Il me semble que c’est précisément à l’oubli de cette expérience existentielle de la limite que nous devons aujourd’hui les errements de notre société – et il ne s’agit pas uniquement de la violence dont elle se repaît.

Le dernier en date de ces errements - qui ne parvient pas à tromper ceux que n’aveuglent ni l’idéologie ni un langage patelin - est celui dit du « mariage pour tous ».  Car ce qui est nié dans le mariage des personnes de même sexe, ce n’est rien moins que la différence sexuelle. Or, c’est précisément cette différence qui, comme l’exposait Levinas, est au fondement de la notion d’altérité, « la qualité même de la différence (1). »

Qu’on me pardonne de citer longuement ce texte de 1948 dans lequel Levinas rappelle cette évidence.

«  L’altérité humaine est pensée non pas à partir de l’altérité purement formelle et logique par laquelle se distinguent les uns des autres les termes de toute multiplicité (où chacun est autre déjà comme porteur d’attributs différents ou, dans une multiplicité de termes égaux, chacun est l’autre de l’autre de par son individuation). La notion d’altérité transcendante – celle qui ouvre le temps – est d’abord recherchée à partir d’une altérité-contenu, à partir de la féminité.  La féminité – et il faudrait voir dans quel sens cela peut se dire de la masculinité ou de la virilité, c’est-à-dire de la différence des sexes en général – nous est apparue comme une différence tranchant sur les différences, non seulement comme une qualité, différente de toutes les autres, mais comme la qualité même de la différence. Idée qui devrait rendre possible la notion du couple comme distincte de toute dualité purement numérique, la notion de socialité à deux, qui est probablement nécessaire à l’exceptionnelle épiphanie du visage – nudité abstraite et chaste – se dégageant des différences sexuelles, mais qui est essentielle à l’érotisme et où l’altérité -, comme qualité là encore, et non pas comme distinction simplement logique – est portée par le « tu ne tueras pas » que dit le silence même du visage. Significatif rayonnement éthique dans l’érotisme et la libido par lesquels l’humanité entre dans la société à deux et qu’elle soutient autorisant, peut-être, à mettre moins en question le simplisme du pan-érotisme contemporain (2). »

C’est dans le refus de toute limite à ses désirs de toute puissance (infantiles !) que se situe l’hybris coupable d’une société tout entière tournée vers la satisfaction de ses fantasmes les plus fous (« principe de plaisir »).

A n’en pas douter, un temps viendra où cet hybris, dont la visée ultime est tout simplement la négation de l’ultime limite, celle de la mort, se verra « châtié », comme le pressentait Aldous Huxley (Brave new world, 1932). Notre société, qui déjà occulte la mort autant qu’elle le peut et croit parfois (naïvement !) y trouver un antidote dans une sexualité libre de toute contrainte, devra un jour se rendre à l’évidence de son déclin. La démographie atone des pays de la vieille Europe - que ne parvient pas à compenser l’immigration (souvent mal accueillie !) venue des pays « jeunes » - n’est peut-être qu’un premier symptôme (« principe de réalité ») …

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(1) Emmanuel LEVINAS, Le temps et l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 14.
(2) Id., Ibid. (C’est moi qui souligne).