samedi 8 juin 2013

Limite et transgression




La génération qui avait vécu la seconde guerre mondiale et la rupture (éthique et métaphysique) qui a nom Auschwitz et Hiroshima avait appris de ces événements, et médité - bien que dans des directions différentes et pour en tirer des conclusions parfois opposées - la notion de limite.

Ce fut la génération de Camus, Sartre, Malraux, Bernanos, celle de Jean Wahl, Gabriel Marcel, Karl Jaspers, Jeanne Hersh, Simone Weil, David Rousset, Emmanuel Levinas - et bien d’autres avec Primo Lévi, Charlotte Delbo, Geneviève de Gaulle-Anthonioz…

Penser l’impensable, penser la mort et le silence de Dieu, comme y conviait Elie Wiesel dans « La nuit », n’est pas donné à la nature humaine, ce dont Pascal nous avait instruit.

Insupportable, sans aucun doute, cette pensée de la limite a été évacuée par une génération individualiste et hédoniste qui – paradoxe ou ironie de l’Histoire – bénéficie des progrès techniques induits par les indicibles horreurs de la guerre.

Il me semble que c’est précisément à l’oubli de cette expérience existentielle de la limite que nous devons aujourd’hui les errements de notre société – et il ne s’agit pas uniquement de la violence dont elle se repaît.

Le dernier en date de ces errements - qui ne parvient pas à tromper ceux que n’aveuglent ni l’idéologie ni un langage patelin - est celui dit du « mariage pour tous ».  Car ce qui est nié dans le mariage des personnes de même sexe, ce n’est rien moins que la différence sexuelle. Or, c’est précisément cette différence qui, comme l’exposait Levinas, est au fondement de la notion d’altérité, « la qualité même de la différence (1). »

Qu’on me pardonne de citer longuement ce texte de 1948 dans lequel Levinas rappelle cette évidence.

«  L’altérité humaine est pensée non pas à partir de l’altérité purement formelle et logique par laquelle se distinguent les uns des autres les termes de toute multiplicité (où chacun est autre déjà comme porteur d’attributs différents ou, dans une multiplicité de termes égaux, chacun est l’autre de l’autre de par son individuation). La notion d’altérité transcendante – celle qui ouvre le temps – est d’abord recherchée à partir d’une altérité-contenu, à partir de la féminité.  La féminité – et il faudrait voir dans quel sens cela peut se dire de la masculinité ou de la virilité, c’est-à-dire de la différence des sexes en général – nous est apparue comme une différence tranchant sur les différences, non seulement comme une qualité, différente de toutes les autres, mais comme la qualité même de la différence. Idée qui devrait rendre possible la notion du couple comme distincte de toute dualité purement numérique, la notion de socialité à deux, qui est probablement nécessaire à l’exceptionnelle épiphanie du visage – nudité abstraite et chaste – se dégageant des différences sexuelles, mais qui est essentielle à l’érotisme et où l’altérité -, comme qualité là encore, et non pas comme distinction simplement logique – est portée par le « tu ne tueras pas » que dit le silence même du visage. Significatif rayonnement éthique dans l’érotisme et la libido par lesquels l’humanité entre dans la société à deux et qu’elle soutient autorisant, peut-être, à mettre moins en question le simplisme du pan-érotisme contemporain (2). »

C’est dans le refus de toute limite à ses désirs de toute puissance (infantiles !) que se situe l’hybris coupable d’une société tout entière tournée vers la satisfaction de ses fantasmes les plus fous (« principe de plaisir »).

A n’en pas douter, un temps viendra où cet hybris, dont la visée ultime est tout simplement la négation de l’ultime limite, celle de la mort, se verra « châtié », comme le pressentait Aldous Huxley (Brave new world, 1932). Notre société, qui déjà occulte la mort autant qu’elle le peut et croit parfois (naïvement !) y trouver un antidote dans une sexualité libre de toute contrainte, devra un jour se rendre à l’évidence de son déclin. La démographie atone des pays de la vieille Europe - que ne parvient pas à compenser l’immigration (souvent mal accueillie !) venue des pays « jeunes » - n’est peut-être qu’un premier symptôme (« principe de réalité ») …

_____________________________________________________

(1) Emmanuel LEVINAS, Le temps et l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 14.
(2) Id., Ibid. (C’est moi qui souligne).


Enregistrer un commentaire