dimanche 21 juillet 2013

L'ennui

"Je me disais donc que le monde est dévoré par l'ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C'est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu'elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors le monde s'agite beaucoup.
On dira peut-être que le monde est depuis longtemps familiarisé avec l'ennui, que l'ennui est la véritable condition de l'homme. Possible que la semence en fût répandue partout et qu'elle germât ça et là, sur un terrain favorable. Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette contagion de l'ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la fermentation d'un christianisme décomposé."

Georges BERNANOS, Journal d'un curé de campagne in Oeuvres romanesques suivies de Dialogue des carmélites, Paris, Gallimard, 1961, p. 1032. "Bibliothèque de la Pléiade".

dimanche 14 juillet 2013

L'individu et la Nation










"Simone Weil, alors qu'elle travaillait auprès d'André Philip, au Commissariat à l'Intérieur de la France libre, à Londres, avait écrit peu de temps avant sa mort, en 1943, un rapport sur le rôle des partis politiques, où elle disait : "Le parti politique est une machine à fabriquer de la passion, c'est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres ; l'unique foi d'un parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite."
Tout parti, porteur théorique de doctrine, est en germe une entreprise totalitaire, car seul l'individu, soustrait à des influences extérieures, en particulier à celle du groupe social auquel il appartient, peut penser avec rigueur. Un groupe ne pense pas ; la pensée est nécessairement de caractère individuel."

Louis VALLON, De Gaulle et la démocratie, Paris, La Table Ronde, 1972, p. 153.

lundi 8 juillet 2013

Littérature












Je lis ou relis Pontalis (1) toujours avec bonheur - comme je dévorais autrefois Stendhal ou me délectais des essais de Valéry. Son style est simple, limpide, précis, sans aucune afféterie. Ainsi, jadis, nos grands auteurs écrivaient-ils.

Umberto Eco, ce fin connaisseur des lettres françaises, a cent fois raison de dénoncer la dérive (je dirais volontiers le naufrage !) qu'a connue notre langue depuis la fin du 19ème siècle et l'importation en France de la philosophie allemande. Heidegger succédant à Kant, à tant vouloir s'en inspirer notre idiome perd ce qui faisait son insigne vertu : la clarté.
"Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement", règle d'or, selon Boileau, à laquelle font écho les préceptes de la méthode chers à Descartes. Et Vladimir Jankélévitch n'avait sans doute pas tort de se rebeller contre cette propension de toute une élite française à chercher outre-Rhin l'exemple indépassable. D'ailleurs, Balthasar Gracian s'avéra-t-il plus mauvais maître ?

 Il est vrai qu'aujourd'hui, c'est davantage pour l'Amérique états-unienne que nos journaleux ont les yeux de Chimène...Leur manque d'imagination ne le cède qu'à leur inculture et à leur servilité!
Marc Lévy est notre moderne Balzac et les philippiques de Jean-François Kahn nous tiennent lieu de "Provinciales". Le talent, fût-il sulfureux, s'est raréfié à mesure que disparaissaient les Robert Brasillach, Thierry Maulnier et autres Jean-Edern Hallier. La Fnac regorge désormais d'écrits de pacotille dont le meilleur destin sera de figurer en tête de gondole d'un supermarché.

C'est à peine s'il nous reste un Finkielkraut, un Michel Serres pour renvendiquer le précieux héritage d'une littérature française aujourd'hui dévalorisée, à l'image de notre pays.
Quel Sartre, sûr de son oeuvre et de son talent, s'offrirait aujourd'hui le luxe (le courage ?) de refuser le Nobel (naguère dénié à Malraux mais accordé à Le Clézio !) synonyme de gros tirages et de coquettes recettes dans un monde aux valeurs frelatées voué à la mondialisation marchande ?

O tempora, o mores ...

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(1) Jean-Bertrand PONTALIS, Marée basse marée haute, Paris, Gallimard, 2013.