lundi 5 août 2013

L'attention

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Un vieil homme est toujours guetté par le remords ou la nostalgie, au point parfois de paraître radoter ! Mieux vaut donc essayer de vivre avec son temps !
Il m’arrive, hélas trop souvent, de me plaindre des travers de notre époque, et pas seulement des méfaits de la mondialisation … Mais ce qui me révolte le plus, et me désespère, c’est le recul de l’esprit critique chez la plupart de nos concitoyens.

J’attribue cette régression de l’esprit critique, pour une large part, à un défaut d’attention.

Concernant la part de responsabilité qui incombe à notre système d’enseignement dans cette carence, je retiendrais volontiers ce que Simone Weil écrivait lorsqu’elle assignait pour principale finalité aux études « la formation de la faculté d’attention « :

« Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études (1) ».

Ce qui fait avant tout défaut à un grand nombre de nos contemporains, c’est précisément la capacité d’attention.
Il est vrai qu’il sont de cela moins coupables qu’il n’y paraît, car tout est fait aujourd’hui, dans cette société qui exalte la « culture du provisoire » (pour reprendre la juste expression du pape François) pour inciter à la distraction.

Nous sommes distraits. Toutes les sollicitations de notre environnement nous invitent à consommer toujours plus et toujours plus vite : images, informations, objets, nourritures, etc. Il n’y a plus guère de place pour l’attention. Celle-ci requiert en effet temps et effort, concentration, c’est-à-dire tout le contraire de la « précipitation » et de la « prévention » que Descartes dénonce, dans son Discours de la méthode, comme la cause de nos erreurs et de nos errements (2).

Je me souviens, à cet instant où j’écris, du témoignage de l’un de nos grands savants, Pierre-Gilles  de Gennes (1932-2007) qui, instruit par son expérience d’enseignant, vantait la rigueur qu’exige l’apprentissage des langues extrême-orientales, chinois ou japonais, dont l’orthographe nécessite de l’apprenant une attention vigilante au moindre détail de tout idéogramme, la simple omission d’un infime graphème pouvant en modifier le sens du tout au tout. L’attention …

Mais il est vrai, le mal vient de plus loin. Il est inscrit dans la nature de l’homme, comme le discernait Pascal en dénonçant le divertissement comme la tentation inhérente à la condition humaine :

« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser ».

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(1) Simone WEIL, Attente de Dieu, Paris, Arthème Fayard, 1966, p. 85.
(2) Voir le premier précepte de la méthode in René DESCARTES, Œuvres et lettres, Discours de la méthode, Paris, Gallimard, 1952, p. 137. (Bibl. de la « Pléiade ») :
« Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. »