dimanche 29 septembre 2013

Le temps















"L'idée que le temps est de l'argent est le comble de la vilenie. Le temps est de la maturation, de la classification, de l'ordre, de la perfection.
Le temps construit un vin et la valeur d'un vin, - de ces vins qui se modifient lentement, et qui doivent se boire à tel âge, comme une femme de tel type a un âge qu'il faut attendre, ou ne pas laisser passer, pour l'aimer.
Les mêmes grandes nations qui n'ont pas le sens exquis de la complexité des vins, des équilibres intimes de leurs qualités, des années qu'il faut et qu'il suffit qu'ils aient, - ont adopté et imposé au monde cette inhumaine "équation du temps".
- Elles n'ont pas, non plus, le sens des femmes, et des nuances de femmes."

Paul VALERY, Tel Quel II, Paris, Gallimard, 1943, p. 37.

lundi 23 septembre 2013

Le procès d'individuation


















"Wo Es war, soll Ich werden."
 Sigmund Freud

"... le psychique - et c'est une chance - n'est pas soumis à la loi inexorable de vieillissement, de dégradation, d'entropie qui régit le somatique et ... les facultés mentales, les capacités d'amour, de sensibilité, de créativité peuvent accompagner un individu jusqu'au dernier jour de sa vie.
(...)
... le sujet humain doit réaliser à son niveau la séparation radicale de la naissance, c'est-à-dire pouvoir, intérieurement, se vivre séparé. Et nous savons bien que c'est très long à faire, que ce n'est jamais tout à fait terminé et que, dans le cas d'échec total, c'est la psychose. Il doit aussi se vivre unifié comme l'est son corps mais, là non plus, ce n'est pas facile. Il doit se vivre sexué comme le sont également et tout naturellement son corps et chacune de ses cellules, mais nous savons les difficultés et les ratages de la sexuation psychique. Et ensuite, il faut encore parvenir à la rencontre sexuelle, autrement problématique que celle du spermatozoïde et de l'ovule. Enfin, cet être psychique doit aussi se percevoir mortel et nous savons que ce n'est pas du tout évident, alors que son corps, une fois de plus, ne se pose pas de questions. Alors que l'on coupe le cordon ombilical en une seconde et que les gamètes fusionnent en à peine moins de temps, dans le psychisme nous ne sommes jamais tout à fait séparés ni tout à fait reliés.
(...)
Nous partons dans la vie avec deux chaînes énergétiques, plus ou moins bien entrelacées, avec des boucles plus ou moins bien bouclées, plus ou moins souples, plus ou moins déréglables au moindre choc, toujours à rafistoler et avec un mode d'emploi plutôt ésotérique. Une chaîne séparatrice, répulsive, propulsive qui fonde un axe temporel limité dans le temps et l'espace - dans les limites de l'incarnation - avec un début et une fin. Et une chaîne attractive, reliante, une énergie de lien dont le mouvement initial est une recherche régressive de l'endroit d'où elle est sortie, c'est-à-dire de l'indifférencié, de l'unité, de la totalité originelle. Mais cette dernière se  trouve contrainte, sous la pression de l'autre énergie, de basculer cette recherche vers des analogues dans le présent. Cependant, il faut bien savoir qu'elle oscillera toujours sur cet axe temporel entre sa tentation régressive et sa quête prospective."

Andrée BOKOR, Le sujet au carrefour des énergies in Cahiers de psychologie jungienne, N° 51, 1986, pp. 56-58.

vendredi 20 septembre 2013

Sémantique de l'histoire




















Le problème récurrent - et apparemment insoluble - que posent l'enseignement de l'Histoire, la place que cet enseignement doit occuper dans le cursus de nos élèves, le contenu des manuels scolaires me rappelle un débat des années soixante-dix concernant la tentative de Jean-Pierre Faye de concevoir ce qu'il appelle "une critique de l'économie narrative" (1).

Je ne ferai que rappeler ici les prémisses de l'argumentation qu'il développe dans son ouvrage sur les "langages totalitaires" et qui, en ces temps de montée des extrémismes, devrait donner à penser à nos contemporains.

Faye part de cette constatation ...

"...certains récits...ont changé la face ou la forme des nations. L'histoire réelle a pu être transformée par la façon de conter - et de compter."

... pour introduire cette problématique :

"De quelle façon la circulation des Rapports économiques est en relation avec celle des "récits idéologiques", et comment cette circulation entre en rapport avec l'expérience économique elle-même - la prétendue "Expérience Schacht" -, voilà qui donne ses enjeux majeurs à une critique de l'économie narrative."

Et de poursuivre :

"Cette critique - au sens qui va en se développant entre certaines critiques de la "raison" parues à la veille de la Révolution française et la "Critique de l'économie politique" qui sous-titre "Le Capital" et annonce les révolutions socialistes -, cette critique est la démarche qui tend à constituer les disciplines empiriques d'une sociologie des langages et la problématique théorique d'une sémantique de l'histoire.
Quand Halle et ceux qui procèdent de Chomsky avec le plus de rigueur récusent la possibilité d'une "sémantique générale", ils contribuent à déterminer les conditions auxquelles peuvent satisfaire des sémantiques régionales, appliquées à des procès bien déterminés : celui de l'inconscient, de l'idéologie, de la marchandise. Une sémantique de l'histoire, comme problématique théorique, peut se constituer à l'articulation entre procès économique et procès de l'idéologie (2). Le matériel qui est rassemblé pour elle par une sociologie des langages touche, de façon inévitable, aux domaines désignés par Bataille comme "sociologie sacrée" : domaines que signale de loin leur virulence, à la charnière entre le pouvoir de la formulation et la formulation du pouvoir.
"Raison" : système des opérations-limites dans les règles de la pensée - lié à la production même de la déraison, dans la narration de l'histoire (3)."

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(1) Jean-Pierre FAYE, Langages totalitaires, Paris, Hermann, 1972.
(2) C'est moi qui souligne.
(3) Ibid., pp. 3-4.



samedi 14 septembre 2013

Enseignement et pédagogie













"Il faut toujours se méfier un peu des vieux pédagogues. Ils se sont constitué forcément, au cours de leur vie professionnelle, tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence finit par s'accrocher, comme à autant de clous, parfois passablement rouillés. En outre, étant hommes de foi et de doctrine, ils inclinent, le plus souvent sans s'en douter, à favoriser, parmi leurs disciples, les dociles plutôt que les contredisants. Rares, du moins, sont ceux qui conservent jusqu'au bout un cerveau assez souple, et, vis-à-vis de leurs propres partis pris, un sens critique assez délié pour échapper à ces péchés de métier. Combien le danger n'est-il pas encore plus grand quand, les auditeurs étant aussi des subordonnés, la contradiction prend nécessairement allure d'indiscipline !"

Marc BLOCH, L'étrange défaite, Paris, Gallimard, 1990, pp. 147-148. Collection "Folio histoire".