lundi 29 décembre 2014

Saint François










"Je crus entendre François tout proche me murmurer à l'oreille : "Sois plein d'étonnement et de gratitude, car quelque chose est arrivé. Quoi donc ? Cet univers même, et au sein de cet univers, la vie, et au sein de cette vie, nous les humains. Nous sommes parce que Dieu est. Qu'Il soit béni, que nous le soyons aussi. Que devient-Il si nous échouons ?" Puis : "Tout est appel, tout est signe. Apprenons à le capter, à y répondre. Car répondre à l'appel qui vient du plus loin, au signe qui vient du plus profond, c'est le sûr moyen de nous extraire de notre vain orgueil et, ce faisant, de donner plein sens à notre existence d'ici."

François CHENG, Assise, Une rencontre inattendue, Paris, Albin Michel, 2014, pp. 23-24.


samedi 27 décembre 2014

Liberté








 



"A people without history
Is not redeemed from time, for history is a pattern
Of timeless moments."
T.S. ELIOT (1)
*
 « … dans l’état présent de l’Histoire, toute écriture politique ne peut que confirmer un univers policier, de même toute écriture intellectuelle ne peut qu’instituer une para-littérature, qui n’ose plus dire son nom. L’impasse de ces écritures est donc totale, elles ne peuvent renvoyer qu’à une complicité ou à une impuissance, c’est-à-dire, de toutes manières, à une aliénation. » 
Roland BARTHES (2)
***
Qu’on la nomme « pensée unique », « bien pensance », « idéologie dominante » voire « police de la pensée », il y a belle lurette qu’une certaine doxa politico-médiatique s’est imposée à notre pays. De puissants intérêts économiques secondés par des intellectuels (dont certains - comble du cynisme - vont jusqu’à revendiquer l’héritage théorique d’Antonio Gramsci !) s’emploient à décourager toute pensée critique.

Tout récemment, l’éviction du journaliste Eric Zemmour de la chaîne i-Télé où il débattait avec Nicolas Domenach nous en a fourni – malgré quelques protestations vite escamotées de personnalités non-conformistes comme Jean-François Kahn et Michel Onfray (3)-, une frappante illustration.
Il apparaît clairement que le conditionnement des esprits est une entreprise capable de balayer les objections les mieux fondées. 

On pouvait encore nourrir quelque espoir lorsque un Pascal Boniface, par exemple, écrivait, il y a seulement quatre ans :

« Je sais que les Français sont beaucoup moins ignorants ou incapables de se faire un jugement que ne le pense, avec mépris, la « France d’en haut ». Le public n’est pas dupe. Il est plus sévère avec les « faussaires » que ne le sont les élites. Le mensonge n’est pas  nécessaire et il est contre-productif (4). »

Aujourd’hui ; nous ne sommes plus très loin de l’univers orwellien de « 1984 » quand certains politiques, à l’unisson de quelque 42 % de Français, paraît- il (5), se disent partisans d’une limitation de la liberté d’expression …

Roland Barthes avait vu juste lorsqu’il écrivait, en 1953 :

« … le pouvoir ou l’ombre du pouvoir finit toujours par instituer une écriture axiologique, où le trajet qui sépare ordinairement le fait de la valeur, est supprimé dans l’espace même du mot, donné à la fois comme description et comme jugement (6)."

L’éviction d’Eric Zemmour reste pourtant anecdotique au vu des événements révoltants qui l’ont suivie lors de l’odieux attentat contre « Charlie Hebdo ». Car, hélas, nombreux sont ceux qui en veulent à l’âme de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur. J’écris « l’âme de la France », car je ne peux m’empêcher d’évoquer les propos glaçants que Vercors prêtait aux « amis » de von Ebrennac dans Le silence de la mer :

« Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger (7). C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! (8) »

L’école est en faillite lorsqu’elle échoue à transmettre les savoirs fondamentaux et les valeurs de la République. Les médias manquent à leur rôle quand, aux heures de grande écoute, les écrans de télévisions sont livrés à l’insignifiance : aux jeux, aux séries américaines, aux sit-coms, quand ce n’est pas aux « humoristes » et à leurs vulgarités.

Qui s’étonne encore qu’aient entièrement disparu des rayons des librairies (je pense notamment au grand diffuseur de la culture qu’est censée être la FNAC !) tous les représentants de la philosophie spiritualiste française : Maurice Blondel, Auguste Valensin, Jacques Maritain, René Le Senne, Louis Lavelle, Gabriel Marcel, Gabriel Madinier, Jean Lacroix, Emmanuel Mounier, Maurice Nédoncelle, Jeanne Hersh, Xavier Tilliette, etc. qui, au siècle passé, firent tant pour le rayonnement de la culture française au-delà de nos frontières ? Désormais, on chercherait vainement leurs ouvrages ailleurs que chez les bouquinistes ou dans quelques bibliothèques universitaires spécialisées…

Trop souvent ne trouvent grâce aux yeux de beaucoup que les adeptes du scepticisme et de la dérision, du matérialisme ou de l’hédonisme contemporains

Ainsi s’étiole et se dissout l’âme de la France.


(1) T.S. ELIOT, Four Quartets in The Complete Poems and Plays 1909-1950, New York, Harcourt, Brace and company, 1952, p. 144.
(2) Roland BARTHES, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953 et 1964.
(3) Voir « Le Figaro », 21 et 22 décembre 2014.
(4) Pascal BONIFACE, Les intellectuels faussaires, Paris, Jean-Claude Gawsewitch, 2011.
(5) Voir le sondage effectué par le Journal du Dimanche du 18 janvier 2015.
(6) Roland BARTHES, op. cit.
(7) C’est moi qui souligne.
(8)VERCORS, Le silence de la mer, Paris, Editions de Minuit, 1942.
 J’ai longuement travaillé avec mes étudiants sur cette nouvelle que je tiens pour l’un des chefs-d’œuvres  de la littérature française de tous les temps.






vendredi 26 décembre 2014

Et après la "Petite Poucette" ?












"... prendre un plus grand soin du monde, qui était là avant que nous apparaissions et qui sera là après que nous aurons disparu, que de nous-mêmes, de nos intérêts immédiats et de nos vies." Hannah Arendt

***

"... nous risquons de nous trouver bientôt confrontés, quel que soit par ailleurs le destin de l'Ecole, à un problème que l'humanité avait eu, jusqu'ici, la chance de ne jamais rencontrer (ou l'intelligence d'éviter). Ce problème historiquement imprévu, personne, à mon sens, ne l'a formulé avec autant de froide lucidité que Jaime Semprun dans L'abîme se repeuple (1) : "Quand le citoyen-écologiste - écrit-il - prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : Quel monde allons-nous laisser à  nos enfants,?, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : A quels enfants allons-nous laisser le monde ?"
Telle est bien désormais la surprenante question.

Jean-Claude MICHEA, L'enseignement de l'ignorance, Paris, "Climats", Flammarion, 1999, 2006, pp. 65-66.
_______________________________

(1) Jaime SEMPRUN, L'Abîme se repeuple, Ed. de l'Encyclopédie des Nuisances, 1997.

dimanche 21 décembre 2014

J'aime l'école, encore et toujours ...












"L'école discipline le temps des enfants, valorise exclusivement la ponctualité, la rapidité et l'assiduité et accable la distraction, la rêverie, l'inattention. Elle impose un temps "plein" et dénonce la vacance, le jeu, la récréation. Elle récuse la scholè, ce qui pour une école est un comble !"

Thierry PAQUOT, Un temps à soi. Pour une écologie existentielle in Revue ESPRIT, N° 410, Décembre 2014.

dimanche 14 décembre 2014

Encore une réforme ...












"Le mouvement qui, depuis trente ans, transforme l'Ecole dans un sens identique, peut maintenant être saisi dans sa triste vérité historique. Sous la double invocation d'une "démocratisation de l'enseignement" (ici un mensonge absolu) et de la "nécessaire adaptation au monde moderne" (ici une demi-vérité), ce qui se met effectivement en place, à travers toutes ces réformes également mauvaises, c'est l'Ecole du Capitalisme total, c'est-à-dire l'une des bases logistiques décisives à partir desquelles les plus grandes firmes transnationales, - une fois achevé, dans ses grandes lignes, le processus de leur restructuration - pourront conduire avec toute l'efficacité voulue la guerre économique mondiale du XXI° siècle."

Jean-Claude MICHEA, L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Paris, Climats, 2006.

samedi 18 octobre 2014

 La pensée du jour :

"Combien de fois ai-je dit qu'une pensée qui ne s'appuie pas sur des exemples risque toujours de se perdre dans le vide, de se laisser abuser par une certaine structure, en quelque sorte pré-établie du langage. Pour moi, donner un exemple c'est me prouver en quelque sorte à moi-même et prouver aussi à mon interlocuteur que je parle de quelque chose, que je ne parle pas dans le vide, je dirais presque qu'il y a là un rôle d'irrigation qui est celui de l'exemple."

Gabriel MARCEL in Entretiens Paul RICOEUR Gabriel MARCEL, Paris, Aubier Montaigne, 1968, p. 67.

lundi 22 septembre 2014

L'avenir de l'humanité

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"Beaucoup plus que n’eurent à le faire les hommes du XIX° siècle, nous nous voyons aujourd’hui dans l’obligation de nous interroger sur l’avenir de l’humanité, disons plus exactement sur la signification qu’il est ou non possible d’attacher à l’aventure humaine considérée dans son ensemble. Le retentissement de ce qui se passe en certains points névralgiques de l’écorce terrestre sur le destin de l’espèce tout entière ne peut plus être contesté que par ceux qui cherchent à s’aveugler volontairement. Certes, au moins depuis deux mille ans, il n’a pas manqué d’esprits réfléchis pour prendre à leur compte la phrase de Térence : « J’estime que rien d’humain ne saurait m’être étranger. » Mais cette assertion n’offrait qu’une signification morale et somme toute idéale. De nos jours elle doit être prise à la lettre, et elle porte sur notre destin tout entier, je veux dire sur le destin de chacun de nous. Chacun de nous est appelé à se rendre compte que sa vie personnelle peut être bouleversée de fond en comble à la suite d’événements qui se déroulent dans une partie du monde où il n’a jamais mis les pieds et dont il ne se forme peut-être que l’image la plus vague."

Gabriel MARCEL, L'homme problématique, Paris, Aubier-Montaigne, 1955, p. 170.

dimanche 31 août 2014

Qu'est-ce que l'Homme ?




















 "Le point crucial me paraît être le suivant : un être dont l'originalité la plus profonde consiste peut-être non seulement à questionner, sur la nature des choses, mais à s'interroger sur sa propre essence, se situe par là même au-delà de toutes les réponses inévitablement partielles auxquelles cette interrogation peut aboutir. C'est ainsi qu'il est probablement absurde d'attendre de la préhistoire une réponse complète et définitive à la question des origines de l'homme, ou d'un cosmologie scientifique quelle qu'elle soit une solution au problème de sa nature. Il ne s'agit d'ailleurs nullement de contester la valeur des résultats obtenus par les disciplines particulières. Nous avons seulement à reconnaître que si nous savons de plus en plus de choses sur l'homme, nous sommes peut-être de moins en moins au clair sur son essence : je serais même disposé à me demander si cette profusion des connaissances partielles n'est pas en définitive aveuglante, je veux dire par là qu'elle semble bien exclure la possibilité de cette réponse simple et une, c'est-à-dire en somme de cette lumière à laquelle quelque chose en nous aspire invinciblement : seulement ce qu'il faut ajouter, c'est que du fait même de cet accroissement ou de cette prolifération de la science positive, c'est la légitimité de cette aspiration qui tend à être mise en question. La tentation sera forte dans ces conditions de s'en tenir à un positivisme qui déclarera non pas même insolubles, mais même vides de sens ces questions fondamentales sur l'essence ou sur la destinée de l'homme auxquelles la science ne peut apporter aucune réponse. Cette tentation peut et doit être surmontée par l'acte même d'une liberté qui se reconnaît comme irréductible à toutes les données du savoir positif. Mais ici surgit une nouvelle tentation, celle même de l'orgueil idéaliste, qui érige cette liberté en absolu, et aboutit sinon à la négation expresse de l'être, du moins à son amenuisement indéfini. Il appartient à la liberté parvenue au point où elle accède à la plus haute conscience de soi de se libérer en quelque façon d'elle-même, je veux dire par là de sa disposition perverse à affirmer sa propre autosuffisance; et cette libération n'est autre que l'acte d'humilité par lequel elle s'immole devant la grâce.
On aperçoit ainsi comment la mise en question de soi ou l'interrogation de soi se transmue à la limite en un appel qui est au fond l'acte unique de la conscience religieuse et ne pourra peut-être jamais se convertir que fictivement en une affirmation ou un statement : c'est ce que j'ai toujours appelé l'invocation, cette invocation dont la formule pourrait être énoncée ainsi : toi qui seul possèdes le secret de ce que je suis et de ce que je suis apte à devenir.
Peut-être d'ailleurs cette ultime transmutation n'est-elle elle-même en dernière analyse que l'oeuvre de la grâce, pourvu qu'accepte de s'ouvrir à elle celui qui a senti s'opérer en lui son mystérieux travail."

Gabriel MARCEL, L'homme problématique, Paris, Aubier-Montaigne, 1955, pp. 73-75.

samedi 30 août 2014

Eternelle Antigone

 La pensée du jour :

"L'histoire, pourvu que nous la considérions à une profondeur suffisante, nous apprend que la conscience individuelle, mais en tant qu'elle est porteuse de valeurs universelles, peut se dresser contre la collectivité et opposer une justice véritable, entendons par là affirmée comme véritable, à la justice prétendue et mensongère que la société entend imposer."

Gabriel MARCEL, L'homme problématique, Paris, Aubier Montaigne, 1955, p. 39.

mardi 26 août 2014

De la démocratie en Amérique (revisited)












"Avec le temps, les centres de réflexion suggéreront des visions plus élaborées, mais ne faciliteront pas pour autant le choix entre les opinions et les options proposées. C'est que l'adoption d'une stratégie dépend de l'opinion publique américaine, de groupes d'influences particulièrement actifs et organisés, de résistances rencontrées au Congrès... Les experts sont ainsi consultés en vue de résoudre des problèmes, non pour définir des objectifs compte tenu de leur connaissance du terrain. Et comme les décisions sont généralement prises en période de crise, il faut sans cesse modifier la stratégie, qui aurait dû être d'emblée mieux adaptée à l'objectif initialement poursuivi. Autre spécificité, les administrations sont jugées sur le degré d'énergie avec lequel le problème est abordé et sur la rapidité du résultat obtenu. Car souvent, l'impatience de l'opinion publique, des médias, le harcèlement de l'opposition empêchent, lorsqu'une ligne cohérente est définie, de poursuivre l'objectif durant le temps nécessaire."

Gérard CHALIAND avec la collaboration de Michel Jan, Vers un nouvel ordre du monde, Paris, Seuil, 2013, p. 72.

dimanche 17 août 2014

Du "principe-responsabilité"













 "En introduisant l'idée de nuisance, liée à l'extension dans l'espace et le temps des pouvoirs de l'homme sur l'environnement terrestre et cosmique, le "principe-responsabilité" de Hans Jonas équivaut à une remoralisation décisive de l'idée d'imputabilité dans son acception strictement juridique. Au plan juridique, on déclare l'auteur responsable des effets connus ou prévisibles de son action, et parmi ceux-ci aux dommages causés dans l'entourage immédiat de l'agent. Au plan moral, c'est de l'autre homme, autrui, que l'on est tenu responsable. En vertu de ce déplacement d'accent, l'idée de l'autrui vulnérable tend à remplacer celle de dommage commis dans la position d'objet de responsabilité. Ce transfert se trouve facilité par l'idée adjacente de charge confiée. C'est d'un autre dont j'ai la charge que je suis responsable. Cet élargissement fait du vulnérable et du fragile, en tant qu'entité remise aux soins de l'agent, l'objet ultime de sa responsabilité. Cette extension à l'autre vulnérable comporte, il est vrai, ses difficultés propres, concernant la portée de la responsabilité quant à la vulnérabilité future de l'homme et de son environnement : aussi loin que s'étendent nos pouvoirs, aussi loin s'étendent nos capacités de nuisance, et aussi loin notre responsabilité des dommages. C'est ici que l'idée d'imputabilité retrouve son rôle modérateur, à la faveur du rappel d'un acquis du droit pénal, celui de l'individualisation de la peine. L'imputation a aussi sa sagesse : une responsabilité illimitée tournerait à l'indifférence, en ruinant le caractère "mien" de mon action. Entre la fuite devant la responsabilité et ses conséquences et l'inflation d'une responsabilité infinie, il faut trouver la juste mesure et ne pas laisser le principe-responsabilité dériver loin du concept initial d'imputabilité et de son obligation de réparer ou de subir la peine, dans les limites d'un rapport de proximité locale et temporelle entre les circonstances de l'action et ses effets éventuels de nuisance."

Paul RICOEUR, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004 (Gallimard, Collection "folio essais", pp. 176-177).

vendredi 15 août 2014

Non, l'optimisme, ce n'est pas l'espérance !














"L'optimisme est un ersatz de l'espérance, qu'on peut rencontrer facilement partout, et même, tenez par exemple, au fond de la bouteille. Mais l'espérance se conquiert. On ne va jusqu'à l'espérance qu'à travers la vérité, au prix de grands efforts et d'une longue patience. Pour rencontrer l'espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu'au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.

Le pessimisme et l'optimisme ne sont à mon sens, je le dis une fois pour toutes, que les deux aspects, l'envers et l'endroit d'un même mensonge. Il est vrai que l'optimisme d'un malade peut faciliter sa guérison. Mais il peut aussi bien le faire mourir, s'il l'encourage à ne pas suivre les prescriptions du médecin. Aucune forme d'optimisme n'a jamais préservé d'un tremblement de terre, et le plus grand optimiste du monde, s'il se trouve dans le champ de tir d'une mitrailleuse - ce qui aujourd'hui peut arriver à tout le monde -, est sûr d'en sortir troué comme une écumoire.

L'optimisme est une fausse espérance à l'usage des lâches et des imbéciles. L'espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté.

Mais l'espoir lui-même ne saurait suffire à tout. Lorsque vous parlez de "courage optimiste", vous n'ignorez pas le sens exact de cette expression dans notre langue et qu'un "courage optimiste" ne saurait convenir qu'à des difficultés moyennes. Au lieu que si vous pensez à des circonstances capitales, l'expression qui vient naturellement à vos lèvres est celle de courage désespéré, d'énergie désespérée. Je dis que c'est précisément cette sorte d'énergie et de courage que le pays attend de nous."

Georges BERNANOS, La liberté pour quoi faire ? in Essais et écrits de combat II, Paris, Gallimard, 1995, pp. 1262-1263. Collection "Bibliothèque de la Pléiade".

mercredi 6 août 2014

Comprendre... ?

La pensée du jour :

"On peut penser que la compréhension d'un phénomène ou d'un événement consiste dans la découverte de sa cause. Mais on peut, comme dans la méthodologie rabbinique, dépasser ce premier plan et se proposer de chercher non pas la cause d'un événement, mais sa signification."

Armand ABECASSIS, A Bible ouverte, La Genèse ou le livre de l'homme, Paris, Albin Michel, 1978, pp. 13-14.

samedi 2 août 2014

Eloge de Kant















"Selon Kant, la vraie philosophie est engagée dans l'existence. Du personnage on s'est fait souvent une bien fausse image : n'aimant que les idées, célibataire endurci, plus ou moins maniaque, type de l'intellectuel abstrait sans contact avec les hommes. Kant et Hegel sont les deux grands exemples où s'identifient le philosophe et le professeur de philosophie. Mais ce n'est vrai que de Hegel, dont toute la passion est d'expliquer. Malgré les apparences, et pour employer un terme aujourd'hui galvaudé, Kant a été un existant. Rendre la philosophie à la totalité de la raison c'est la faire passer de la "science", qui ne relève que de l'entendement, à la "morale", où chez l'homme s'exprime le mieux la raison, c'est donc poser le problème de la destinée totale de l'homme, de son projet radical : non pas seulement le problème des intentions qu'il a, mais de l'Intention qu'il est. Car son Intention c'est la raison. Que ces deux  problèmes de la raison et de l'homme n'en fassent qu'un, Kant lui-même l'a déclaré. Dans sa Logique, il affirme que les trois questions qu'il a distinguées ne font qu'en expliciter une autre, plus fondamentale, qui commande et l'anthropologie et la philosophie : qu'est-ce que l'homme ? Le mot "homme" ici remplace le mot "raison". Depuis Kant le problème philosophique par excellence est devenu celui de la finitude."

Jean LACROIX, Kant et le kantisme, Paris, P.U.F, 1966, p. 11.

dimanche 20 juillet 2014

Fides et oratio

A Bethléem














"Sans cesse et selon des modes toujours nouveaux, le monde déclare qu'il est impossible que Dieu ait la disposition manifestée dans la Révélation, la réalité étant ce qu'elle est. Et n'y a-t-il pas des heures où nous-mêmes avons l'impression d'être des insensés, en croyant à des choses comme l'amour de Dieu et la grâce, alors qu'une expérience après l'autre de notre vie personnelle, une information de la vie du monde après l'autre paraissent nous dire que les véritables puissances sont la science et la technique, et, quant au reste, l'argent, la ruse et la victoire ? Instruits par la Révélation, il nous faut vaincre cette apparence grâce à la foi, et ainsi, ramener le monde dans la main de Dieu, en quelque sorte."

Romano GUARDINI, Le message de Saint Jean, Paris, Editions du Cerf 1965, pp. 158-159.

samedi 19 juillet 2014

De la disparition



















"Sur toute disparition plane l'ombre de la mort. Les simples allées et venues des êtres animés nous épargnent à des degrés variables ces affres de l'angoisse du non-retour, du disparaître définitif. Il y a comme une grâce des choses qui "veulent" bien revenir ; mais il y a aussi la fantaisie des choses qui disparaissent et réapparaissent à leur gré : les clés de la maison ou de la voiture, par exemple... Dans le cas le plus favorable, celui des allées et venues familières - et souvent familiales -, la chaîne de l'apparaître, du disparaître et du réapparaître est si bien nouée qu'elle donne à l'identité perceptive un aspect d'assurance, voire de réassurance, à l'égard de la foi perceptive ; la distance temporelle, que la disparition étire et distend, est intégrée à l'identité par la grâce même de l'altérité. Echapper pour un temps à la continuité du regard fait de la réapparition du même un petit miracle."

Paul RICOEUR, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004 et Gallimard, collection "folio essais", p. 110.

lundi 14 juillet 2014

Panem et circenses














Au risque de paraître nostalgique et grincheux, j'avouerai que les champions du monde d'aujourd"hui ont du mal à me faire oublier ceux d'hier et le plaisir que me procura, il y a quatre ans, le jeu délié et subtil de la "Roja" (1).
S'il est néanmoins une leçon à retenir de l'Allemagne, c'est bien celle-ci : comptons sur nos propres forces et qualités; formons une véritable équipe de France; adossons-la à nos centres de formation et misons sur l'enthousiasme et le talent de nos jeunes footballeurs.
Et surtout, rompons avec le football-fric et ses "équipes" de mercenaires aux salaires indécents.
Combien y a-t-il de Parisiens dans la formation du PSG ? De Monégasques dans celle de l'AS Monaco ? De Londoniens au Chelsea FC ?
La FIFA a beau tenter de ménager la chèvre et le chou en attribuant à Leonel Messi un trophée - d'ailleurs immérité - de "meilleur joueur du Mondial", personne n'est dupe.
Derrière la "com", le fric !
Qui ne voit que les seules équipes restées en lice à chaque étape de la compétition sont celles des pays les plus riches, capables d'investir dans des centres de formation généreusement dotés, et surtout d'envoyer au Brésil les plus gros contingents de supporters à fort pouvoir d'achat?
Alors, l'amour du football, oui ! Mais que ce soit à la manière de Camus :

Maintenant encore, les matchs du dimanche, dans un stade plein à craquer et le théâtre, que j'ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits au monde où je me sente innocent.”(2)

J'aimerais pouvoir rester un supporter innocent !

P.S.
Deux mots sur l'arbitrage de cette finale : M. Rizzoli, arbitre "expérimenté" selon la FIFA, omet de siffler un penalty patent en faveur de l'Argentine. Quant à l'agression de Neuer, genou en avant sur la tempe d'Higuaïn (57° minute), elle me rappelle furieusement celle de Schumacher sur Patrick Battiston durant la demi-finale de Séville en 1982. Aucune sanction de la part de l'arbitre.
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(1) Cf. mon blog du 30 juin 2008 : http://jlbo.blogspot.fr/2008/06/la-jora-sur-le-pinacle.html

(2) Voir :  http://www.sofoot.com/blogs/marxist/la-solitude-du-gardien-de-but-albert-camus-et-le-foot-126056.html

mardi 8 juillet 2014

Le relativisme













 "Sous l'effet des sciences sociales, nous nous sommes  progressivement habitués à l'idée qu'il n'existait  pas de valeurs en soi, intemporelles et éternelles. Nous regardons volontiers toute norme, toute institution intellectuelle, morale ou politique comme le produit d'une histoire dont la reconstruction est censée épuiser le sens. C'est peu de dire que le XX° siècle intellectuel et moral aura été marqué par une "crise de l'universel". Ce relativisme a pourtant  mis longtemps à s'imposer dans le domaine de la philosophie où il s'est volontiers présenté, à partir des années soixante du siècle dernier, comme radicalement subversif, et par là même, voué à la marginalité. Naïveté réelle ou coquetterie ? Il faut bien en tout cas nous rendre à l'évidence : la vérité est que l'historicisme - le relativisme - est omniprésent. Loin d'être une pensée marginalisée ou refoulée en raison d'un potentiel subversif trop grand pour être accepté dans nos sociétés libérales, il en constitue le principe le plus solide et le plus manifeste. L'idée qu'il pourrait exister une vérité "absolue" (ce qui signifie seulement : non relative, on doit le rappeler tant le terme est devenu péjoratif) fait sourire le premier lycéen venu, quand elle ne l'effraie pas. En toute hypothèse, elle heurte généralement sa seule conviction certaine : celle selon laquelle il n'y a pas de vérité absolue. Ce résultat lui-même est le fruit d'une longue histoire, d'une histoire qui fut, en effet, celle de profondes subversions. Car la philosophie moderne ne commence ni avec Nietzsche, ni avec Marx, mais bien avec Descartes qui croyait fermement, difficile de le constester, en l'absoluité des vérités éternelles. La distance qui nous sépare aujourd'hui d'une telle croyance paraît abyssale."

Luc FERRY, Kant, une lecture des trois "critiques", Paris, Grasset, 2006, pp. 153-154.

dimanche 22 juin 2014

Le philosophe, le mythe et la Transcendance

La pensée du jour :

"Avons-nous le droit d'appréhender comme chiffres, dans des mythes, ce qui nous est inaccessible ? Avons-nous le droit de nous dire, en pensant des concepts, ce que nous éprouvons peut-être dans une certitude de notre existence, mais qui nous échappe dès que nous voulons le saisir par la connaissance ?"

Karl JASPERS, Initiation à la méthode philosophique, op. cit. p. 203.

mercredi 18 juin 2014

18 JUIN 1940-18 JUIN 2014















"Presque chaque jour, les radios de Londres diffusaient : "Trois pays résistent en Europe : la Grèce, la Yougoslavie, la Haute-Savoie." La Haute-Savoie, c'était les Glières. Pour les multitudes éparses qui entendaient les voix du monde libre, ce plateau misérable existait à l'égal des Balkans.
(...)
Le mot Non, fermement opposé à la force possède une puissance mystérieuse qui vient du fond des siècles. Toutes les plus hautes figures spirituelles de l'humanité ont dit Non à César. Prométhée règne sur la tragédie et sur notre mémoire pour avoir dit Non aux Dieux. La Résistance n'échappait à l'éparpillement qu'en gravitant autour du Non du 18 Juin."

André MALRAUX, Inauguration du monument à la mémoire des martyrs de la Résistance in Oraisons funèbres, Le Miroir des limbes, Paris, Gallimard, 1976, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", pp. 999-1000. 

lundi 16 juin 2014

De l'amour




















 "a) La passion érotique et l'amour métaphysique s'allument tous deux dans la jeunesse, tous deux sont prêts à tous les sacrifices, et se vouent à un objet unique. Mais alors que, dans la passion, il se trouve une conscience imaginaire d'éternité, celle que procure l'ivresse, dans l'amour, c'est la volonté de durée qui se trouve dans le temps. La passion est liée à l'événement ; elle vient et elle va. L'amour a le sens profond du "pour toujours" et de "toujours". Il arrive une fois dans la vie, et une seule. La passion est aveugle sur l'esssentiel, l'amour clairvoyant sur tout.
A partir de cette distinction, nous nous posons des questions auxquelles il n'y a pas de réponses. La certitude de l'amour métaphysique peut-elle être une erreur de la passion ? Un partenaire sans foi peut-il détruire la source d'amour que celui qui l'aime sincèrement a perdue avec lui ? Après un échec érotique, les amants qui s'appartiennent primitivement l'un à l'autre peuvent-ils malgré tout se rencontrer enfin, se reconnaître et, après coup, comprendre leurs erreurs, les assumer et les surmonter ?
Un amant peut-il feindre un amour métaphysique, et l'autre peut-il le considérer avec lui comme une réalité, jusqu'à ce que l'infidélité démasque cette illusion ? et celle-ci, bien que vidée de son contenu, peut-elle être cependant maintenue dans la scission entre l'imagination poétique et la réalité de l'infidélité ?
Ce sont là des questions inquiétantes, auxquelles on ne peut trouver de réponses ni quand on les pose en termes généraux, ni quand ce sont des drames concrets qui les posent.
b) Le hasard de la rencontre est le sort auquel l'éternité est soumise dans le temps. Le hasard est quelconque, et pourtant, comme il est unique, on ne peut en faire l'échange. Y a-t-il des humains qui restent seuls parce qu'ils n'ont pas eu cette "chance" de rencontrer leur partenaire éternel, et qu'ils se refusent à se contenter de l'imperfection ? Est-ce qu'ils ne pourraient pas devenir transparents à eux-mêmes dans la confusion du monde, parce que leur réalisation ne s'est pas produite ?
c) L'amour métaphysique fait-il éclater l'existence quand la réalité violente du monde s'oppose à sa réalisation ? Pour de tels amants, le monde cesse-t-il d'exister ?

(...)

Les éléments de l'amour se recoupent

Notre schéma disait : la convoitise sexuelle, le jeu de l'érotisme, la passion, l'ordre du mariage, l'origine éternelle de l'union de deux êtres, tout cela est contenu dans le mot "amour".
Mais ce schéma distingue l'inséparable. Les éléments de l'amour s'accomplissent quand ils sont unis ; ils dégénèrent quand ils sont isolés.
Mais l'origine métaphysique, la décision, la promesse, le contrat juridique, la passion érotique et la réussite sexuelle devraient-ils vraiement se fondre en un ?
Il n'y a pas d'exemple d'un tel accomplissement dans la durée du temps. On ne peut ni l'imaginer ni le concevoir. Dans la durée on voit s'immiscer des impuretés. Les éléments du schéma entrent en conflit. L'amour métaphysique, qui abolirait l'indépendance des éléments, ne parvient pas à s'imposer.
L'homme faisant partie de la Nature, il y a en lui des forces qui s'opposent à l'unité. Le Grec rend un culte à Aphrodite, déesse de la sexualité exaltée sous la forme de la beauté, à Artémis, qui incarne le refus de toute sexualité (et incompatible avec la précédente), à Héra, gardienne du mariage, et à la déesse mère Déméter, puissance infinie de fécondité et de destruction."

Karl JASPERS, Initiation à la méthode philosophique, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2002, pp. 180-181 et 183.


mardi 10 juin 2014

L'opinion publique











 
"L'opinion publique est le lieu : tout d'abord de l'information, puis de la confrontation intellectuelle. Elle n'est nullement la substance d'une opinion qui serait celle existant dans le public, que l'on constaterait et qui devrait être considérée comme normative.
L'opinion publique révèle les intérêts particuliers, qui se heurtent à d'autres intérêts. C'est pourquoi sa prétention d'être d'intérêt public n'est justifiée que dans le cadre de l'ensemble de tous les intérêts. Aucun intérêt particulier n'a le droit de se mettre sur le même plan que le bonum commune, l'intérêt public.
Un seul intérêt public est absolu : que cette lutte dans la vérité et la sincérité soit possible avec des chances égales ; l'enjeu de cette lutte doit être d'une part la hiérarchie des intérêts, d'autre part ce qui englobe tous les intérêts : la liberté, la res publica."

Karl JASPERS, Initiation à la méthode philosophique, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2002, pp. 145-146.

dimanche 8 juin 2014

Pentecôte
















"Il est totalement présent en chacun et partout. Se divisant, Il ne subit pas la division. Lorsqu'on communie à Lui, Il ne cesse de rester entier, tout comme un rayon de soleil ... qui procure des délices à tous, de sorte que chacun se croit être le seul à en profiter, tandis que cette clarté illumine la terre et la mer et pénètre l'air. De même l'Esprit se trouve présent dans chacun de ceux qui Le reçoivent, comme s'Il n'était communiqué qu'à lui seul et cependant Il déverse sur tous la grâce totale, dont jouissent tous qui y participent selon la mesure de leurs propres capacités, car il n'y a pas de mesures pour les possibilités de l'Esprit."

SAINT BASILE, Lib. de Spiritu Sancto, cité par Vladimir LOSSKY in Théologie mystique de l'Eglise d'Orient, Paris, Aubier, 1944, p. 163.

mardi 20 mai 2014

La Joie





















 "La porte de la connaissance s'est entrouverte lorsque j'ai consenti à m'écouter, à m'entendre, à me laisser enseigner par Celui qui me tend toujours la main. Chacun de nous est unique, incomparable ; d'où vient que nous ne cessons de comparer l'incomparable ? Nous avons beaucoup d'illusions sur nous-mêmes ; d'où vient que nous nous efforçons de devenir ces illusions que nous ne serons jamais ?

La naissance à nous-mêmes se fait dans la sagesse du temps. Ce noyau, unique, sacré en nous, ne cesse de nous travailler en liberté. Il oriente notre croissance morale et spirituelle. C'est de cette source fragile, vulnérable, soumise aux intempéries de la vie, que nous avons à choisir de nous lever.

Le chemin vers la vérité est douloureux. La vérité ne s'explique pas, ne se justifie pas ; elle est ou elle n'est pas. C'est l'unique chemin vers soi-même où Tu nous attends.

Tu es là dans mon regard, dans mes gestes, dans chaque frémissement de mon être.
Ta lumière jaillit de ma souffrance. Ta joie en moi n'est Joie que si elle appelle la  joie d'autrui."

Magda HOLLANDER-LAFON, Quatre petits bouts de pain, Des ténèbres à la joie, Paris,Albin Michel, 2012 et "Le Livre de Poche", pp. 110-111.

jeudi 8 mai 2014

8 Mai 1945 - 8 Mai 2014














 "... ils s'étaient aperçus que celui qui "a épousé la Résistance, a découvert sa vérité", qu'il cessait de se chercher "sans jamais accéder à la prouesse, dans une insatisfaction nue", qu'il ne se soupçonnait plus lui-même d'"insincérité", d'être "un acteur de sa vie frondeur et soupçonneux", qu'il pouvait se permettre d'"aller nu". Dans cette nudité, dépouillés de tous les masques - de ceux que la société fait porter à ses membres aussi bien que de ceux que l'individu fabrique pour lui-même dans ses réactions  psychologiques contre la société - ils avaient été visités pour la première fois dans leurs vies par une apparition de la liberté, non, certes, parce qu'ils agissaient contre la tyrannie et contre des choses pires que la tyrannie - cela était vrai pour chaque soldat des armées alliées - mais parce qu'ils étaient devenus des "challengers", qu'ils avaient pris l'initiative en main et par conséquent, sans le savoir ni même le remarquer, avaient commencé à créer cet espace public entre eux où la liberté pouvait apparaître. "A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s'asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis."

Hannah ARENDT, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972 , pour la traduction française. Collection "Folio essais" pp. 12-13.

vendredi 25 avril 2014

La pensée du jour :

"Nous ne devons pas céder aux mirages du temps court, à la fascination de l’instantanéité qui caractérise trop souvent la perception de beaucoup de politiques, comme si ceux-ci devaient adopter les grilles de lecture simplifiées des présentateurs de télévision. La politique ne se résume pas à la communication. Elle implique la perception de la longue durée, bref de l’Histoire."

Jean-Pierre CHEVENEMENT, Intervention au colloque France Russie organisé par l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), jeudi 24 avril 2014.

dimanche 20 avril 2014

De l'autorité

"
















 "L'autorité reposait sur une fondation dans le passé qui lui tenait lieu de constante pierre angulaire, donnait au monde la permanence et le caractère durable dont les êtres humains ont besoin précisément parce qu'ils sont les mortels - les êtres les plus fragiles et les plus futiles que l'on connaisse. Sa perte équivaut à la perte des assises du monde, qui, en effet, depuis lors, à commencé de se déplacer, de changer et de se transformer avec une rapidité sans cesse croissante en passant d'une forme à une autre, comme si nous vivions et luttions avec un univers protéen où n'importe quoi peut à tout moment se transformer en quasiment n'importe quoi. Mais la perte de la permanence et de la solidité du monde - qui, politiquement, est identique à la perte de l'autorité - n'entraîne pas, du moins pas nécessairement, la perte de la capacité humaine de construire, préserver et prendre à coeur un monde qui puisse nous survivre et demeurer un lieu vivable pour ceux qui viennent après nous."

Hannah ARENDT, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, pour la traduction française, p. 126. (Collection "Folio essais")

jeudi 6 mars 2014

L'aliénation économique dans la vie contemporaine
















 Des révélations du magazine Closer à l'affaire Buisson, les pratiques délétères qui ont cours aujourd'hui dans bien des secteurs de notre société me rappellent les analyses d'Axel Honneth, ce moderne héritier et continuateur de l'Ecole de Francfort.
Qu'on en juge par ces lignes dont la pertinence ne manquera pas de frapper tout observateur attentif de la vie sociale contemporaine :

"... les sujets ont une tendance de plus en plus forte à feindre d'éprouver des sentiments ou des désirs par opportunisme, jusqu'au point où ils en viennent à les éprouver effectivement comme s'il s'agissait d'éléments authentiques de leur propre personnalité. Cette forme d'automanipulation émotionnelle, Lukacs l'avait bien perçue lorsqu'il traitait du journalisme comme d'une manière de "prostituer" les "expériences vécues et les convictions", y voyant le comble de la réification sociale.
(...)
Dans ce contexte éthique, il est question de "réification" ou de processus apparentés à la réification dans un sens décidément normatif. On définit par là un comportement humain qui viole des principes moraux ou éthiques, dans la mesure où il traite les autres sujets non pas conformément à leurs qualités d'êtres humains, mais comme des objets dépourvus de sensibilité, des objets morts, voire des "choses" ou des "marchandises". Les phénomènes empiriques auxquels se réfèrent ces définitions correspondent à des tendances différentes, qui vont de la demande croissante de mères porteuses à la marchandisation des relations amoureuses ou encore au développement explosif de l'industrie du sexe.
(...)
L''appréhension quantitative de l'objet, le traitement instrumental d'autrui, le fait de se rapporter à l'ensemble de ses propres capacités et de ses besoins comme à quelque chose d'économiquement profitable - tout cela est subsumé sous le terme de chosification. Ainsi qualifiera-t-on de "réifiantes" toute une série de conduites, qui vont de l'égoïsme brut au triomphe des intérêts économiques, en passant par l'absence d'empathie (Teilnahmlosigkeit) à l'égard d'autrui (1)."

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 (1) Axel HONNETH, La réification, Paris, Gallimard, 2007, pour la traduction française, pp. 16-17 et 23.

vendredi 14 février 2014

Egalité OU fraternité ?










"Il me semble que je formulerai assez exactement ma pensée en disant que chacun de nous est tenu de multiplier le plus possible autour de lui les rapports d'être à être, et de lutter par là même aussi activement que possible contre l'espèce d'anonymat dévorant qui prolifère autour de nous à la façon d'un tissu cancéreux. Mais ces rapports d'être à être ne sont pas autre chose que ce qu'on a toujours appelé la fraternité. C'est à la lumière de la fraternité que la notion de service peut développer encore aujourd'hui toute sa richesse concrète. Seulement, une remarque s'impose ici : il faut renoncer une fois pour toutes à l'espèce de conjonction non motivée, non rationnelle qui a été établie depuis un siècle et demi par des esprits dépourvus de tout puissance réflexive entre égalité et fraternité. Nous sommes si habitués à voir les mots égalité et fraternité accouplés, que nous ne nous demandons même pas s'il y a compatibilité entre les idées que ces mots désignent. Mais la réflexion permet justement de reconnaître que ces idées correspondent, pour parler comme Rilke, à des directions du coeur absolument opposées. L'égalité traduit une sorte d'affirmation spontanée qui est celle de la prétention et du ressentiment : je suis ton égal, je ne vaux pas moins que toi. En d'autres termes, l'égalité est centrée sur la conscience revendicatrice de soi. La fraternité au contraire est axée sur l'autre : tu es mon frère. Ici tout se passe comme si la conscience se projetait vers l'autre, vers le prochain. Ce mot admirable, le prochain, est de ceux que la conscience philosophique a trop négligé, le laissant en quelque sorte dédaigneusement aux prédicateurs. Mais, lorsque je pense fortement "mon frère" ou "mon prochain", je ne m'inquiète nullement de savoir si je suis ou si je ne suis pas son égal, précisément parce que mon intention n'est pas du tout crispée sur ce que je suis ou sur ce que je peux valoir. On pourrait dire encore que l'esprit de comparaison est étranger à la conscience fraternelle. Ceci est tellement vrai que si cette conscience est en moi, je puis éprouver une véritable joie qui, n'en déplaise aux sartriens, ne présente aucun caractère bassement masochiste, à reconnaître la supériorité de mon frère sur moi. Dira-t-on qu'il y a tout de même ici comparaison ? Mais il me semble qu'une nuance subtile devrait ici intervenir. Ce sentiment de supériorité qui s'accompagne de joie est de l'ordre de l'admiration, ceci revient à dire qu'il est un élan, un jaillissement, une création. La comparaison est tout autre chose ; et d'ailleurs nous avons tous pu éprouver d'une façon immédiate, douloureuse, et humiliante l'espèce de contraction ou de froid subit qui se produit, lorsque après avoir été soulevé par l'admiration et par la sympathie joyeuse pour le brillant succès remporté par un ami nous avons brusquement repris conscience de notre insuccès ou de nos déceptions personnelles ; mais, si nous avons l'âme tant soit peu noble, cette contraction douloureuse se présente à  nous aussitôt comme un mouvement coupable, comme une trahison, et on peut en dire presque autant de l'espèce de dépit avec lequel nous nous dirons peut-être : tout de même, je le vaux bien ! Ceci revient à dire que l'égalité en tant qu'expérience qu' Erlebnis (je prends le mot allemand qui est préférable), correspond à une sorte d'introversion qui s'effectue en sens inverse de toute générosité créatrice. Bien sûr, on pourra rationaliser cette idée d'égalité de façon à la raffiner superficiellement comme on raffine du sucre, et à perdre conscience de ses basses origines ; mais je crains que ce ne soit là un travail de mauvaise foi que la réflexion se doit à elle-même de dénoncer et de défaire. Dire à l'autre : tu es mon égal, c'est en réalité se placer en dehors des conditions affectives d'appréhension concrète qui sont les nôtres. A moins que ça ne veuille dire tout simplement : tu as les mêmes droits, formule purement juridique et pragmatique dont le contenu métaphysique est à peu près inélucidable."

Gabriel MARCEL, Les hommes contre l'humain, Paris, La colombe, éditions du Vieux Colombier, 1951, pp. 154-155.

lundi 10 février 2014

Le dualisme d'Albert Camus





















 "Pour une conscience comme celle de Camus, la souffrance imméritée (par exemple celle des enfants ou sans doute l'accident considéré dans sa gratuité), ne permettent pas à une pensée honnète d'admettre que ce monde soit l'oeuvre de Dieu, ou simplement soit intelligible au sens plein de ce mot. On peut ajouter, il me semble, que vues dans une pareille perspective les horreurs dont nous sommes témoins ne peuvent prendre racine que dans un certain tréfonds irrationnel des choses. Une position comme celle-là, de quelque façon qu'on la juge sur le plan métaphysique, présente un mérite du point de vue moral : elle est honnète, c'est celle d'un homme qui ne veut pas s'en laisser accroire, et qui se refuse de tout son être à confondre ce qu'il souhaite avec ce qui est.
Mais j'ajouterai aussitôt que cette position est en même temps extrêmement naïve, c'est celle d'un homme qui ne s'est pas élevé à ce que j'ai souvent appelé la réflexion seconde. Il y a une question fondamentale que Camus ne semble pas s'être posée : quelle qualité puis-je avoir pour porter ce verdict sur le monde ? De deux choses l'une en effet, ou bien je n'appartiens pas moi-même au monde en question, mais dans ce cas ne suis-je pas fondé à penser qu'il est impénétrable pour moi et que je n'ai pas qualité pour l'apprécier ? Ou bien au contraire j'en fais réellement partie - et dans ce cas je ne suis pas d'une autre essence que lui et s'il est absurde, je suis absurde moi aussi. Ceci, à vrai dire, peut-être l'accordera-t-on. Mais cette concession est destructrice ; ici encore en effet de deux choses l'une : ou bien je suis moi-même absurde en ma réalité ultime - et dans ce cas mes jugements eux-mêmes sont absurdes, ils se nient, je veux dire que je ne puis leur accorder moi-même aucune valeur - ou bien il faut admettre que je suis double, qu'il y a en moi un aspect de non-absurdité, mais cet aspect lui-même comment est-il possible ? Je ne puis reconnaître son existence sans instaurer un dualisme qui vient en quelque sorte fissurer mon affirmation initiale.
Ceci pourrait d'ailleurs encore être montré autrement. Il n'y a de sens à affirmer  que le monde est absurde que si je le confronte avec un certain idéal d'ordre ou de rationalité auquel je constate qu'il n'est pas conforme ; mais cet idéal lui-même, comment est-il présent à ma conscience ? D'où ai-je pu en tirer la notion ?
Tout cela revient à dire que si je réfléchis, je suis inévitablement conduit à substituer à la philosophie de l'absurde, soit un gnosticisme qui postule la réalité d'une chute, soit un manichéisme pur et simple. En présence de ces possibilités, quelle peut ou doit être l'attitude du philosophe en tant que tel ?"

Gabriel MARCEL, Les hommes contre l'humain, Paris, La colombe, Editions du Vieux Colombier, 1952, pp. 98-99.

dimanche 9 février 2014

Choisir la Vie !





















"La pensée antiraciste, née en particulier des luttes anticoloniales de ces mêmes années (1), contraint la théorie marxiste européenne à adopter le point de vue des corps pour reconnaître à la fois les structures de domination et les possibilités de luttes libératrices. Deux films d'Alain Resnais des années 1950 permettent d'identifier une autre manière de penser l'importance théorique du corps. Nuit et brouillard et Hiroshima mon amour (écrit par Marguerite Duras) impriment dans l'imaginaire d'une génération d'intellectuels européens les atrocités de l'Holocauste et la dévastation atomique au Japon. La menace et la réalité des actes de génocide propulsent le thème de la vie sur le devant de la scène, de sorte qu'aucune référence à la production et à la reproduction économiques ne peut oublier le rôle central des corps. Chacune de ces perspectives - la pensée féministe, antiraciste, anticoloniale, et la conscience du génocide - oblige les théoriciens marxistes de cette génération à reconnaître non seulement le devenir-marchandise des corps au travail, mais aussi la torture infligée aux corps racialisés et genrés. Ce n'est pas une coïncidence si la série des études classiques du malaise et de la pauvreté de l'esprit humain - de Freud à Marcuse - peut se lire comme une encyclopédie de la violence coloniale et capitaliste."

Michael HARDT et Antonio NEGRI, Commonwealth, Paris, Stock, 2012 et éditions Gallimard, collection "Folio-essais", pp. 55-56.
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(1) Les années 1950-1960 : c'est moi qui précise ...

dimanche 26 janvier 2014

La nécessaire conscience écologique
















"Nous sommes les enfants du vivant et du règne animal.
Toutes nos mythologies sont imprégnées de notre parenté et de notre proximité avec les autres êtres vivants.
(...)
La pensée qui divise a séparé l'humain du naturel. Tout ce qui existe de naturel dans l'humain est relégué dans les départements universitaires de biologie. Quant aux sciences humaines, elles s'occupent uniquement de la partie culturelle de l'humain. Tout ce qui est humain est dissocié de la nature. A l'opposé, certains tendent à réduire l'humain à la nature, au comportement des fourmis ou des chimpanzés.
La Terre n'est pas constituée par l'addition d'une planète physique, plus la géosphère, plus la biosphère, plus l'humanité. La Terre est un tout complexe physico-biologico-anthropologique. Et l'homme est une émergence de l'histoire de la vie sur Terre.
L'humanité est une entité planétaire et biosphérique. L'être humain, à la fois naturel et supranaturel, doit être appréhendé dans la nature vivante et physique dont il émerge et dont il se distingue à travers la culture, la pensée et la conscience.
C'est la rationalité elle même qui nous ramène à la Terre : les trous dans la couche d'ozone, l'effet de serre, les déforestations massives des grandes forêts tropicales qui produisent notre oxygène commun, la stérilisation des océans, des mers et des fleuves, les innombrables pollutions et les catastrophes sans frontières : tout cela nous montre que la Terre-Patrie est en danger.
(...)
Avoir une conscience écologique signifie avoir conscience de la dépendance de notre autonomie humaine. Une telle prise de conscience doit nous amener, nous autres Européens et Occidentaux, à comprendre la vérité de maintes philosophies non européennes ou non occidentales - celles des Asiatiques, des Africains, des autochtones américains -, à nous réconcilier avec elles et à parvenir à une vision véritablement universelle du monde. L'homme doit se considérer comme le gérant du monde vivant, non comme le dévastateur du système solaire."

Edgar MORIN, Mauro CERUTI, Notre Europe, Décomposition ou métamorphose ?, Paris, Fayard, 2014, pp. 96-98.

vendredi 10 janvier 2014

Le désarroi français


 "Assommé par ses élites, le peuple français titube..., comme jamais peut-être dans son Histoire depuis 1940. Y eut-il peuple plus constamment égaré par ses dirigeants que celui auquel on a fait miroiter, depuis le traité de Maastricht de 1992, tout à la fois la paix, le plein emploi, la prospérité et la capacité, à travers l'euro, de faire jeu égal avec le dollar ? Vingt ans après, il se retrouve sans projet ni boussole, en proie à une désindustrialisation galopante, à un chômage qui touche à taux plein 3,2 millions de personnes (et 5 millions toutes catégories confondues), et enfin plongé, depuis 2009, dans une régression économique sans précédent depuis les années 1930. Comment ne pas avoir le moral dans les chaussettes ?
(...)

 Le désarroi français

Sans doute ce désarroi s'enracine-t-il dans un sentiment de déclassement historique qui vient de bien plus loin - Waterloo qui met fin à l'hégémonie française en Europe (1815), la commotion de Sedan (1870), l'effondrement de 1940 - et dans un complexe d'infériorité renaissant vis-à-vis de l'Allemagne, auquel se mêle, chez certains, une trouble fascination du faible pour le fort. Un état d'esprit pénitentiel s'installe. Ce masochisme national oublie les sursauts (la IIIe République, l'empire colonial après 1871, la victoire de 1918, la Résistance), sursauts qu'il noie sous les remords ou pour  lesquels il n'a que sarcasmes. Il minimise les renaissances (l'oeuvre du général de Gaulle, le programme du Conseil national de la Résistance, les Trente Glorieuses). Il ignore les réussites et surtout méconnaît la grandeur sans laquelle la France ne peut exister.
Peu importe la taille du pays, demeure son génie profond : son humanisme et la capacité à s'égaler par la vision, le courage et la ténacité aux défis du monde. La souveraineté de la France était, pour Jean Monnet, le grand obstacle à la réalisation de son projet européiste. Soixante-dix ans après, elle en apparaît comme la grande victime. Le vieux pays franc a oublié ce que signifie être libre. C'est pourtant sa définition. C'est la souveraineté qui nous met de plain-pied avec l'universel."

Jean-Pierre CHEVÈNEMENT, 1914-2014, L'Europe sortie de l'Histoire ?, Fayard, 2013, pp. 229-230.