vendredi 10 janvier 2014

Le désarroi français


 "Assommé par ses élites, le peuple français titube..., comme jamais peut-être dans son Histoire depuis 1940. Y eut-il peuple plus constamment égaré par ses dirigeants que celui auquel on a fait miroiter, depuis le traité de Maastricht de 1992, tout à la fois la paix, le plein emploi, la prospérité et la capacité, à travers l'euro, de faire jeu égal avec le dollar ? Vingt ans après, il se retrouve sans projet ni boussole, en proie à une désindustrialisation galopante, à un chômage qui touche à taux plein 3,2 millions de personnes (et 5 millions toutes catégories confondues), et enfin plongé, depuis 2009, dans une régression économique sans précédent depuis les années 1930. Comment ne pas avoir le moral dans les chaussettes ?
(...)

 Le désarroi français

Sans doute ce désarroi s'enracine-t-il dans un sentiment de déclassement historique qui vient de bien plus loin - Waterloo qui met fin à l'hégémonie française en Europe (1815), la commotion de Sedan (1870), l'effondrement de 1940 - et dans un complexe d'infériorité renaissant vis-à-vis de l'Allemagne, auquel se mêle, chez certains, une trouble fascination du faible pour le fort. Un état d'esprit pénitentiel s'installe. Ce masochisme national oublie les sursauts (la IIIe République, l'empire colonial après 1871, la victoire de 1918, la Résistance), sursauts qu'il noie sous les remords ou pour  lesquels il n'a que sarcasmes. Il minimise les renaissances (l'oeuvre du général de Gaulle, le programme du Conseil national de la Résistance, les Trente Glorieuses). Il ignore les réussites et surtout méconnaît la grandeur sans laquelle la France ne peut exister.
Peu importe la taille du pays, demeure son génie profond : son humanisme et la capacité à s'égaler par la vision, le courage et la ténacité aux défis du monde. La souveraineté de la France était, pour Jean Monnet, le grand obstacle à la réalisation de son projet européiste. Soixante-dix ans après, elle en apparaît comme la grande victime. Le vieux pays franc a oublié ce que signifie être libre. C'est pourtant sa définition. C'est la souveraineté qui nous met de plain-pied avec l'universel."

Jean-Pierre CHEVÈNEMENT, 1914-2014, L'Europe sortie de l'Histoire ?, Fayard, 2013, pp. 229-230.
Enregistrer un commentaire