vendredi 14 février 2014

Egalité OU fraternité ?










"Il me semble que je formulerai assez exactement ma pensée en disant que chacun de nous est tenu de multiplier le plus possible autour de lui les rapports d'être à être, et de lutter par là même aussi activement que possible contre l'espèce d'anonymat dévorant qui prolifère autour de nous à la façon d'un tissu cancéreux. Mais ces rapports d'être à être ne sont pas autre chose que ce qu'on a toujours appelé la fraternité. C'est à la lumière de la fraternité que la notion de service peut développer encore aujourd'hui toute sa richesse concrète. Seulement, une remarque s'impose ici : il faut renoncer une fois pour toutes à l'espèce de conjonction non motivée, non rationnelle qui a été établie depuis un siècle et demi par des esprits dépourvus de tout puissance réflexive entre égalité et fraternité. Nous sommes si habitués à voir les mots égalité et fraternité accouplés, que nous ne nous demandons même pas s'il y a compatibilité entre les idées que ces mots désignent. Mais la réflexion permet justement de reconnaître que ces idées correspondent, pour parler comme Rilke, à des directions du coeur absolument opposées. L'égalité traduit une sorte d'affirmation spontanée qui est celle de la prétention et du ressentiment : je suis ton égal, je ne vaux pas moins que toi. En d'autres termes, l'égalité est centrée sur la conscience revendicatrice de soi. La fraternité au contraire est axée sur l'autre : tu es mon frère. Ici tout se passe comme si la conscience se projetait vers l'autre, vers le prochain. Ce mot admirable, le prochain, est de ceux que la conscience philosophique a trop négligé, le laissant en quelque sorte dédaigneusement aux prédicateurs. Mais, lorsque je pense fortement "mon frère" ou "mon prochain", je ne m'inquiète nullement de savoir si je suis ou si je ne suis pas son égal, précisément parce que mon intention n'est pas du tout crispée sur ce que je suis ou sur ce que je peux valoir. On pourrait dire encore que l'esprit de comparaison est étranger à la conscience fraternelle. Ceci est tellement vrai que si cette conscience est en moi, je puis éprouver une véritable joie qui, n'en déplaise aux sartriens, ne présente aucun caractère bassement masochiste, à reconnaître la supériorité de mon frère sur moi. Dira-t-on qu'il y a tout de même ici comparaison ? Mais il me semble qu'une nuance subtile devrait ici intervenir. Ce sentiment de supériorité qui s'accompagne de joie est de l'ordre de l'admiration, ceci revient à dire qu'il est un élan, un jaillissement, une création. La comparaison est tout autre chose ; et d'ailleurs nous avons tous pu éprouver d'une façon immédiate, douloureuse, et humiliante l'espèce de contraction ou de froid subit qui se produit, lorsque après avoir été soulevé par l'admiration et par la sympathie joyeuse pour le brillant succès remporté par un ami nous avons brusquement repris conscience de notre insuccès ou de nos déceptions personnelles ; mais, si nous avons l'âme tant soit peu noble, cette contraction douloureuse se présente à  nous aussitôt comme un mouvement coupable, comme une trahison, et on peut en dire presque autant de l'espèce de dépit avec lequel nous nous dirons peut-être : tout de même, je le vaux bien ! Ceci revient à dire que l'égalité en tant qu'expérience qu' Erlebnis (je prends le mot allemand qui est préférable), correspond à une sorte d'introversion qui s'effectue en sens inverse de toute générosité créatrice. Bien sûr, on pourra rationaliser cette idée d'égalité de façon à la raffiner superficiellement comme on raffine du sucre, et à perdre conscience de ses basses origines ; mais je crains que ce ne soit là un travail de mauvaise foi que la réflexion se doit à elle-même de dénoncer et de défaire. Dire à l'autre : tu es mon égal, c'est en réalité se placer en dehors des conditions affectives d'appréhension concrète qui sont les nôtres. A moins que ça ne veuille dire tout simplement : tu as les mêmes droits, formule purement juridique et pragmatique dont le contenu métaphysique est à peu près inélucidable."

Gabriel MARCEL, Les hommes contre l'humain, Paris, La colombe, éditions du Vieux Colombier, 1951, pp. 154-155.

lundi 10 février 2014

Le dualisme d'Albert Camus





















 "Pour une conscience comme celle de Camus, la souffrance imméritée (par exemple celle des enfants ou sans doute l'accident considéré dans sa gratuité), ne permettent pas à une pensée honnète d'admettre que ce monde soit l'oeuvre de Dieu, ou simplement soit intelligible au sens plein de ce mot. On peut ajouter, il me semble, que vues dans une pareille perspective les horreurs dont nous sommes témoins ne peuvent prendre racine que dans un certain tréfonds irrationnel des choses. Une position comme celle-là, de quelque façon qu'on la juge sur le plan métaphysique, présente un mérite du point de vue moral : elle est honnète, c'est celle d'un homme qui ne veut pas s'en laisser accroire, et qui se refuse de tout son être à confondre ce qu'il souhaite avec ce qui est.
Mais j'ajouterai aussitôt que cette position est en même temps extrêmement naïve, c'est celle d'un homme qui ne s'est pas élevé à ce que j'ai souvent appelé la réflexion seconde. Il y a une question fondamentale que Camus ne semble pas s'être posée : quelle qualité puis-je avoir pour porter ce verdict sur le monde ? De deux choses l'une en effet, ou bien je n'appartiens pas moi-même au monde en question, mais dans ce cas ne suis-je pas fondé à penser qu'il est impénétrable pour moi et que je n'ai pas qualité pour l'apprécier ? Ou bien au contraire j'en fais réellement partie - et dans ce cas je ne suis pas d'une autre essence que lui et s'il est absurde, je suis absurde moi aussi. Ceci, à vrai dire, peut-être l'accordera-t-on. Mais cette concession est destructrice ; ici encore en effet de deux choses l'une : ou bien je suis moi-même absurde en ma réalité ultime - et dans ce cas mes jugements eux-mêmes sont absurdes, ils se nient, je veux dire que je ne puis leur accorder moi-même aucune valeur - ou bien il faut admettre que je suis double, qu'il y a en moi un aspect de non-absurdité, mais cet aspect lui-même comment est-il possible ? Je ne puis reconnaître son existence sans instaurer un dualisme qui vient en quelque sorte fissurer mon affirmation initiale.
Ceci pourrait d'ailleurs encore être montré autrement. Il n'y a de sens à affirmer  que le monde est absurde que si je le confronte avec un certain idéal d'ordre ou de rationalité auquel je constate qu'il n'est pas conforme ; mais cet idéal lui-même, comment est-il présent à ma conscience ? D'où ai-je pu en tirer la notion ?
Tout cela revient à dire que si je réfléchis, je suis inévitablement conduit à substituer à la philosophie de l'absurde, soit un gnosticisme qui postule la réalité d'une chute, soit un manichéisme pur et simple. En présence de ces possibilités, quelle peut ou doit être l'attitude du philosophe en tant que tel ?"

Gabriel MARCEL, Les hommes contre l'humain, Paris, La colombe, Editions du Vieux Colombier, 1952, pp. 98-99.

dimanche 9 février 2014

Choisir la Vie !





















"La pensée antiraciste, née en particulier des luttes anticoloniales de ces mêmes années (1), contraint la théorie marxiste européenne à adopter le point de vue des corps pour reconnaître à la fois les structures de domination et les possibilités de luttes libératrices. Deux films d'Alain Resnais des années 1950 permettent d'identifier une autre manière de penser l'importance théorique du corps. Nuit et brouillard et Hiroshima mon amour (écrit par Marguerite Duras) impriment dans l'imaginaire d'une génération d'intellectuels européens les atrocités de l'Holocauste et la dévastation atomique au Japon. La menace et la réalité des actes de génocide propulsent le thème de la vie sur le devant de la scène, de sorte qu'aucune référence à la production et à la reproduction économiques ne peut oublier le rôle central des corps. Chacune de ces perspectives - la pensée féministe, antiraciste, anticoloniale, et la conscience du génocide - oblige les théoriciens marxistes de cette génération à reconnaître non seulement le devenir-marchandise des corps au travail, mais aussi la torture infligée aux corps racialisés et genrés. Ce n'est pas une coïncidence si la série des études classiques du malaise et de la pauvreté de l'esprit humain - de Freud à Marcuse - peut se lire comme une encyclopédie de la violence coloniale et capitaliste."

Michael HARDT et Antonio NEGRI, Commonwealth, Paris, Stock, 2012 et éditions Gallimard, collection "Folio-essais", pp. 55-56.
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(1) Les années 1950-1960 : c'est moi qui précise ...