lundi 10 février 2014

Le dualisme d'Albert Camus





















 "Pour une conscience comme celle de Camus, la souffrance imméritée (par exemple celle des enfants ou sans doute l'accident considéré dans sa gratuité), ne permettent pas à une pensée honnète d'admettre que ce monde soit l'oeuvre de Dieu, ou simplement soit intelligible au sens plein de ce mot. On peut ajouter, il me semble, que vues dans une pareille perspective les horreurs dont nous sommes témoins ne peuvent prendre racine que dans un certain tréfonds irrationnel des choses. Une position comme celle-là, de quelque façon qu'on la juge sur le plan métaphysique, présente un mérite du point de vue moral : elle est honnète, c'est celle d'un homme qui ne veut pas s'en laisser accroire, et qui se refuse de tout son être à confondre ce qu'il souhaite avec ce qui est.
Mais j'ajouterai aussitôt que cette position est en même temps extrêmement naïve, c'est celle d'un homme qui ne s'est pas élevé à ce que j'ai souvent appelé la réflexion seconde. Il y a une question fondamentale que Camus ne semble pas s'être posée : quelle qualité puis-je avoir pour porter ce verdict sur le monde ? De deux choses l'une en effet, ou bien je n'appartiens pas moi-même au monde en question, mais dans ce cas ne suis-je pas fondé à penser qu'il est impénétrable pour moi et que je n'ai pas qualité pour l'apprécier ? Ou bien au contraire j'en fais réellement partie - et dans ce cas je ne suis pas d'une autre essence que lui et s'il est absurde, je suis absurde moi aussi. Ceci, à vrai dire, peut-être l'accordera-t-on. Mais cette concession est destructrice ; ici encore en effet de deux choses l'une : ou bien je suis moi-même absurde en ma réalité ultime - et dans ce cas mes jugements eux-mêmes sont absurdes, ils se nient, je veux dire que je ne puis leur accorder moi-même aucune valeur - ou bien il faut admettre que je suis double, qu'il y a en moi un aspect de non-absurdité, mais cet aspect lui-même comment est-il possible ? Je ne puis reconnaître son existence sans instaurer un dualisme qui vient en quelque sorte fissurer mon affirmation initiale.
Ceci pourrait d'ailleurs encore être montré autrement. Il n'y a de sens à affirmer  que le monde est absurde que si je le confronte avec un certain idéal d'ordre ou de rationalité auquel je constate qu'il n'est pas conforme ; mais cet idéal lui-même, comment est-il présent à ma conscience ? D'où ai-je pu en tirer la notion ?
Tout cela revient à dire que si je réfléchis, je suis inévitablement conduit à substituer à la philosophie de l'absurde, soit un gnosticisme qui postule la réalité d'une chute, soit un manichéisme pur et simple. En présence de ces possibilités, quelle peut ou doit être l'attitude du philosophe en tant que tel ?"

Gabriel MARCEL, Les hommes contre l'humain, Paris, La colombe, Editions du Vieux Colombier, 1952, pp. 98-99.
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