lundi 16 juin 2014

De l'amour




















 "a) La passion érotique et l'amour métaphysique s'allument tous deux dans la jeunesse, tous deux sont prêts à tous les sacrifices, et se vouent à un objet unique. Mais alors que, dans la passion, il se trouve une conscience imaginaire d'éternité, celle que procure l'ivresse, dans l'amour, c'est la volonté de durée qui se trouve dans le temps. La passion est liée à l'événement ; elle vient et elle va. L'amour a le sens profond du "pour toujours" et de "toujours". Il arrive une fois dans la vie, et une seule. La passion est aveugle sur l'esssentiel, l'amour clairvoyant sur tout.
A partir de cette distinction, nous nous posons des questions auxquelles il n'y a pas de réponses. La certitude de l'amour métaphysique peut-elle être une erreur de la passion ? Un partenaire sans foi peut-il détruire la source d'amour que celui qui l'aime sincèrement a perdue avec lui ? Après un échec érotique, les amants qui s'appartiennent primitivement l'un à l'autre peuvent-ils malgré tout se rencontrer enfin, se reconnaître et, après coup, comprendre leurs erreurs, les assumer et les surmonter ?
Un amant peut-il feindre un amour métaphysique, et l'autre peut-il le considérer avec lui comme une réalité, jusqu'à ce que l'infidélité démasque cette illusion ? et celle-ci, bien que vidée de son contenu, peut-elle être cependant maintenue dans la scission entre l'imagination poétique et la réalité de l'infidélité ?
Ce sont là des questions inquiétantes, auxquelles on ne peut trouver de réponses ni quand on les pose en termes généraux, ni quand ce sont des drames concrets qui les posent.
b) Le hasard de la rencontre est le sort auquel l'éternité est soumise dans le temps. Le hasard est quelconque, et pourtant, comme il est unique, on ne peut en faire l'échange. Y a-t-il des humains qui restent seuls parce qu'ils n'ont pas eu cette "chance" de rencontrer leur partenaire éternel, et qu'ils se refusent à se contenter de l'imperfection ? Est-ce qu'ils ne pourraient pas devenir transparents à eux-mêmes dans la confusion du monde, parce que leur réalisation ne s'est pas produite ?
c) L'amour métaphysique fait-il éclater l'existence quand la réalité violente du monde s'oppose à sa réalisation ? Pour de tels amants, le monde cesse-t-il d'exister ?

(...)

Les éléments de l'amour se recoupent

Notre schéma disait : la convoitise sexuelle, le jeu de l'érotisme, la passion, l'ordre du mariage, l'origine éternelle de l'union de deux êtres, tout cela est contenu dans le mot "amour".
Mais ce schéma distingue l'inséparable. Les éléments de l'amour s'accomplissent quand ils sont unis ; ils dégénèrent quand ils sont isolés.
Mais l'origine métaphysique, la décision, la promesse, le contrat juridique, la passion érotique et la réussite sexuelle devraient-ils vraiement se fondre en un ?
Il n'y a pas d'exemple d'un tel accomplissement dans la durée du temps. On ne peut ni l'imaginer ni le concevoir. Dans la durée on voit s'immiscer des impuretés. Les éléments du schéma entrent en conflit. L'amour métaphysique, qui abolirait l'indépendance des éléments, ne parvient pas à s'imposer.
L'homme faisant partie de la Nature, il y a en lui des forces qui s'opposent à l'unité. Le Grec rend un culte à Aphrodite, déesse de la sexualité exaltée sous la forme de la beauté, à Artémis, qui incarne le refus de toute sexualité (et incompatible avec la précédente), à Héra, gardienne du mariage, et à la déesse mère Déméter, puissance infinie de fécondité et de destruction."

Karl JASPERS, Initiation à la méthode philosophique, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2002, pp. 180-181 et 183.


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