dimanche 31 août 2014

Qu'est-ce que l'Homme ?




















 "Le point crucial me paraît être le suivant : un être dont l'originalité la plus profonde consiste peut-être non seulement à questionner, sur la nature des choses, mais à s'interroger sur sa propre essence, se situe par là même au-delà de toutes les réponses inévitablement partielles auxquelles cette interrogation peut aboutir. C'est ainsi qu'il est probablement absurde d'attendre de la préhistoire une réponse complète et définitive à la question des origines de l'homme, ou d'un cosmologie scientifique quelle qu'elle soit une solution au problème de sa nature. Il ne s'agit d'ailleurs nullement de contester la valeur des résultats obtenus par les disciplines particulières. Nous avons seulement à reconnaître que si nous savons de plus en plus de choses sur l'homme, nous sommes peut-être de moins en moins au clair sur son essence : je serais même disposé à me demander si cette profusion des connaissances partielles n'est pas en définitive aveuglante, je veux dire par là qu'elle semble bien exclure la possibilité de cette réponse simple et une, c'est-à-dire en somme de cette lumière à laquelle quelque chose en nous aspire invinciblement : seulement ce qu'il faut ajouter, c'est que du fait même de cet accroissement ou de cette prolifération de la science positive, c'est la légitimité de cette aspiration qui tend à être mise en question. La tentation sera forte dans ces conditions de s'en tenir à un positivisme qui déclarera non pas même insolubles, mais même vides de sens ces questions fondamentales sur l'essence ou sur la destinée de l'homme auxquelles la science ne peut apporter aucune réponse. Cette tentation peut et doit être surmontée par l'acte même d'une liberté qui se reconnaît comme irréductible à toutes les données du savoir positif. Mais ici surgit une nouvelle tentation, celle même de l'orgueil idéaliste, qui érige cette liberté en absolu, et aboutit sinon à la négation expresse de l'être, du moins à son amenuisement indéfini. Il appartient à la liberté parvenue au point où elle accède à la plus haute conscience de soi de se libérer en quelque façon d'elle-même, je veux dire par là de sa disposition perverse à affirmer sa propre autosuffisance; et cette libération n'est autre que l'acte d'humilité par lequel elle s'immole devant la grâce.
On aperçoit ainsi comment la mise en question de soi ou l'interrogation de soi se transmue à la limite en un appel qui est au fond l'acte unique de la conscience religieuse et ne pourra peut-être jamais se convertir que fictivement en une affirmation ou un statement : c'est ce que j'ai toujours appelé l'invocation, cette invocation dont la formule pourrait être énoncée ainsi : toi qui seul possèdes le secret de ce que je suis et de ce que je suis apte à devenir.
Peut-être d'ailleurs cette ultime transmutation n'est-elle elle-même en dernière analyse que l'oeuvre de la grâce, pourvu qu'accepte de s'ouvrir à elle celui qui a senti s'opérer en lui son mystérieux travail."

Gabriel MARCEL, L'homme problématique, Paris, Aubier-Montaigne, 1955, pp. 73-75.

samedi 30 août 2014

Eternelle Antigone

 La pensée du jour :

"L'histoire, pourvu que nous la considérions à une profondeur suffisante, nous apprend que la conscience individuelle, mais en tant qu'elle est porteuse de valeurs universelles, peut se dresser contre la collectivité et opposer une justice véritable, entendons par là affirmée comme véritable, à la justice prétendue et mensongère que la société entend imposer."

Gabriel MARCEL, L'homme problématique, Paris, Aubier Montaigne, 1955, p. 39.

mardi 26 août 2014

De la démocratie en Amérique (revisited)












"Avec le temps, les centres de réflexion suggéreront des visions plus élaborées, mais ne faciliteront pas pour autant le choix entre les opinions et les options proposées. C'est que l'adoption d'une stratégie dépend de l'opinion publique américaine, de groupes d'influences particulièrement actifs et organisés, de résistances rencontrées au Congrès... Les experts sont ainsi consultés en vue de résoudre des problèmes, non pour définir des objectifs compte tenu de leur connaissance du terrain. Et comme les décisions sont généralement prises en période de crise, il faut sans cesse modifier la stratégie, qui aurait dû être d'emblée mieux adaptée à l'objectif initialement poursuivi. Autre spécificité, les administrations sont jugées sur le degré d'énergie avec lequel le problème est abordé et sur la rapidité du résultat obtenu. Car souvent, l'impatience de l'opinion publique, des médias, le harcèlement de l'opposition empêchent, lorsqu'une ligne cohérente est définie, de poursuivre l'objectif durant le temps nécessaire."

Gérard CHALIAND avec la collaboration de Michel Jan, Vers un nouvel ordre du monde, Paris, Seuil, 2013, p. 72.

dimanche 17 août 2014

Du "principe-responsabilité"













 "En introduisant l'idée de nuisance, liée à l'extension dans l'espace et le temps des pouvoirs de l'homme sur l'environnement terrestre et cosmique, le "principe-responsabilité" de Hans Jonas équivaut à une remoralisation décisive de l'idée d'imputabilité dans son acception strictement juridique. Au plan juridique, on déclare l'auteur responsable des effets connus ou prévisibles de son action, et parmi ceux-ci aux dommages causés dans l'entourage immédiat de l'agent. Au plan moral, c'est de l'autre homme, autrui, que l'on est tenu responsable. En vertu de ce déplacement d'accent, l'idée de l'autrui vulnérable tend à remplacer celle de dommage commis dans la position d'objet de responsabilité. Ce transfert se trouve facilité par l'idée adjacente de charge confiée. C'est d'un autre dont j'ai la charge que je suis responsable. Cet élargissement fait du vulnérable et du fragile, en tant qu'entité remise aux soins de l'agent, l'objet ultime de sa responsabilité. Cette extension à l'autre vulnérable comporte, il est vrai, ses difficultés propres, concernant la portée de la responsabilité quant à la vulnérabilité future de l'homme et de son environnement : aussi loin que s'étendent nos pouvoirs, aussi loin s'étendent nos capacités de nuisance, et aussi loin notre responsabilité des dommages. C'est ici que l'idée d'imputabilité retrouve son rôle modérateur, à la faveur du rappel d'un acquis du droit pénal, celui de l'individualisation de la peine. L'imputation a aussi sa sagesse : une responsabilité illimitée tournerait à l'indifférence, en ruinant le caractère "mien" de mon action. Entre la fuite devant la responsabilité et ses conséquences et l'inflation d'une responsabilité infinie, il faut trouver la juste mesure et ne pas laisser le principe-responsabilité dériver loin du concept initial d'imputabilité et de son obligation de réparer ou de subir la peine, dans les limites d'un rapport de proximité locale et temporelle entre les circonstances de l'action et ses effets éventuels de nuisance."

Paul RICOEUR, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004 (Gallimard, Collection "folio essais", pp. 176-177).

vendredi 15 août 2014

Non, l'optimisme, ce n'est pas l'espérance !














"L'optimisme est un ersatz de l'espérance, qu'on peut rencontrer facilement partout, et même, tenez par exemple, au fond de la bouteille. Mais l'espérance se conquiert. On ne va jusqu'à l'espérance qu'à travers la vérité, au prix de grands efforts et d'une longue patience. Pour rencontrer l'espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu'au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.

Le pessimisme et l'optimisme ne sont à mon sens, je le dis une fois pour toutes, que les deux aspects, l'envers et l'endroit d'un même mensonge. Il est vrai que l'optimisme d'un malade peut faciliter sa guérison. Mais il peut aussi bien le faire mourir, s'il l'encourage à ne pas suivre les prescriptions du médecin. Aucune forme d'optimisme n'a jamais préservé d'un tremblement de terre, et le plus grand optimiste du monde, s'il se trouve dans le champ de tir d'une mitrailleuse - ce qui aujourd'hui peut arriver à tout le monde -, est sûr d'en sortir troué comme une écumoire.

L'optimisme est une fausse espérance à l'usage des lâches et des imbéciles. L'espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté.

Mais l'espoir lui-même ne saurait suffire à tout. Lorsque vous parlez de "courage optimiste", vous n'ignorez pas le sens exact de cette expression dans notre langue et qu'un "courage optimiste" ne saurait convenir qu'à des difficultés moyennes. Au lieu que si vous pensez à des circonstances capitales, l'expression qui vient naturellement à vos lèvres est celle de courage désespéré, d'énergie désespérée. Je dis que c'est précisément cette sorte d'énergie et de courage que le pays attend de nous."

Georges BERNANOS, La liberté pour quoi faire ? in Essais et écrits de combat II, Paris, Gallimard, 1995, pp. 1262-1263. Collection "Bibliothèque de la Pléiade".

mercredi 6 août 2014

Comprendre... ?

La pensée du jour :

"On peut penser que la compréhension d'un phénomène ou d'un événement consiste dans la découverte de sa cause. Mais on peut, comme dans la méthodologie rabbinique, dépasser ce premier plan et se proposer de chercher non pas la cause d'un événement, mais sa signification."

Armand ABECASSIS, A Bible ouverte, La Genèse ou le livre de l'homme, Paris, Albin Michel, 1978, pp. 13-14.

samedi 2 août 2014

Eloge de Kant















"Selon Kant, la vraie philosophie est engagée dans l'existence. Du personnage on s'est fait souvent une bien fausse image : n'aimant que les idées, célibataire endurci, plus ou moins maniaque, type de l'intellectuel abstrait sans contact avec les hommes. Kant et Hegel sont les deux grands exemples où s'identifient le philosophe et le professeur de philosophie. Mais ce n'est vrai que de Hegel, dont toute la passion est d'expliquer. Malgré les apparences, et pour employer un terme aujourd'hui galvaudé, Kant a été un existant. Rendre la philosophie à la totalité de la raison c'est la faire passer de la "science", qui ne relève que de l'entendement, à la "morale", où chez l'homme s'exprime le mieux la raison, c'est donc poser le problème de la destinée totale de l'homme, de son projet radical : non pas seulement le problème des intentions qu'il a, mais de l'Intention qu'il est. Car son Intention c'est la raison. Que ces deux  problèmes de la raison et de l'homme n'en fassent qu'un, Kant lui-même l'a déclaré. Dans sa Logique, il affirme que les trois questions qu'il a distinguées ne font qu'en expliciter une autre, plus fondamentale, qui commande et l'anthropologie et la philosophie : qu'est-ce que l'homme ? Le mot "homme" ici remplace le mot "raison". Depuis Kant le problème philosophique par excellence est devenu celui de la finitude."

Jean LACROIX, Kant et le kantisme, Paris, P.U.F, 1966, p. 11.