dimanche 17 août 2014

Du "principe-responsabilité"













 "En introduisant l'idée de nuisance, liée à l'extension dans l'espace et le temps des pouvoirs de l'homme sur l'environnement terrestre et cosmique, le "principe-responsabilité" de Hans Jonas équivaut à une remoralisation décisive de l'idée d'imputabilité dans son acception strictement juridique. Au plan juridique, on déclare l'auteur responsable des effets connus ou prévisibles de son action, et parmi ceux-ci aux dommages causés dans l'entourage immédiat de l'agent. Au plan moral, c'est de l'autre homme, autrui, que l'on est tenu responsable. En vertu de ce déplacement d'accent, l'idée de l'autrui vulnérable tend à remplacer celle de dommage commis dans la position d'objet de responsabilité. Ce transfert se trouve facilité par l'idée adjacente de charge confiée. C'est d'un autre dont j'ai la charge que je suis responsable. Cet élargissement fait du vulnérable et du fragile, en tant qu'entité remise aux soins de l'agent, l'objet ultime de sa responsabilité. Cette extension à l'autre vulnérable comporte, il est vrai, ses difficultés propres, concernant la portée de la responsabilité quant à la vulnérabilité future de l'homme et de son environnement : aussi loin que s'étendent nos pouvoirs, aussi loin s'étendent nos capacités de nuisance, et aussi loin notre responsabilité des dommages. C'est ici que l'idée d'imputabilité retrouve son rôle modérateur, à la faveur du rappel d'un acquis du droit pénal, celui de l'individualisation de la peine. L'imputation a aussi sa sagesse : une responsabilité illimitée tournerait à l'indifférence, en ruinant le caractère "mien" de mon action. Entre la fuite devant la responsabilité et ses conséquences et l'inflation d'une responsabilité infinie, il faut trouver la juste mesure et ne pas laisser le principe-responsabilité dériver loin du concept initial d'imputabilité et de son obligation de réparer ou de subir la peine, dans les limites d'un rapport de proximité locale et temporelle entre les circonstances de l'action et ses effets éventuels de nuisance."

Paul RICOEUR, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004 (Gallimard, Collection "folio essais", pp. 176-177).
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