lundi 29 décembre 2014

Saint François










"Je crus entendre François tout proche me murmurer à l'oreille : "Sois plein d'étonnement et de gratitude, car quelque chose est arrivé. Quoi donc ? Cet univers même, et au sein de cet univers, la vie, et au sein de cette vie, nous les humains. Nous sommes parce que Dieu est. Qu'Il soit béni, que nous le soyons aussi. Que devient-Il si nous échouons ?" Puis : "Tout est appel, tout est signe. Apprenons à le capter, à y répondre. Car répondre à l'appel qui vient du plus loin, au signe qui vient du plus profond, c'est le sûr moyen de nous extraire de notre vain orgueil et, ce faisant, de donner plein sens à notre existence d'ici."

François CHENG, Assise, Une rencontre inattendue, Paris, Albin Michel, 2014, pp. 23-24.


samedi 27 décembre 2014

Liberté








 



"A people without history
Is not redeemed from time, for history is a pattern
Of timeless moments."
T.S. ELIOT (1)
*
 « … dans l’état présent de l’Histoire, toute écriture politique ne peut que confirmer un univers policier, de même toute écriture intellectuelle ne peut qu’instituer une para-littérature, qui n’ose plus dire son nom. L’impasse de ces écritures est donc totale, elles ne peuvent renvoyer qu’à une complicité ou à une impuissance, c’est-à-dire, de toutes manières, à une aliénation. » 
Roland BARTHES (2)
***
Qu’on la nomme « pensée unique », « bien pensance », « idéologie dominante » voire « police de la pensée », il y a belle lurette qu’une certaine doxa politico-médiatique s’est imposée à notre pays. De puissants intérêts économiques secondés par des intellectuels (dont certains - comble du cynisme - vont jusqu’à revendiquer l’héritage théorique d’Antonio Gramsci !) s’emploient à décourager toute pensée critique.

Tout récemment, l’éviction du journaliste Eric Zemmour de la chaîne i-Télé où il débattait avec Nicolas Domenach nous en a fourni – malgré quelques protestations vite escamotées de personnalités non-conformistes comme Jean-François Kahn et Michel Onfray (3)-, une frappante illustration.
Il apparaît clairement que le conditionnement des esprits est une entreprise capable de balayer les objections les mieux fondées. 

On pouvait encore nourrir quelque espoir lorsque un Pascal Boniface, par exemple, écrivait, il y a seulement quatre ans :

« Je sais que les Français sont beaucoup moins ignorants ou incapables de se faire un jugement que ne le pense, avec mépris, la « France d’en haut ». Le public n’est pas dupe. Il est plus sévère avec les « faussaires » que ne le sont les élites. Le mensonge n’est pas  nécessaire et il est contre-productif (4). »

Aujourd’hui ; nous ne sommes plus très loin de l’univers orwellien de « 1984 » quand certains politiques, à l’unisson de quelque 42 % de Français, paraît- il (5), se disent partisans d’une limitation de la liberté d’expression …

Roland Barthes avait vu juste lorsqu’il écrivait, en 1953 :

« … le pouvoir ou l’ombre du pouvoir finit toujours par instituer une écriture axiologique, où le trajet qui sépare ordinairement le fait de la valeur, est supprimé dans l’espace même du mot, donné à la fois comme description et comme jugement (6)."

L’éviction d’Eric Zemmour reste pourtant anecdotique au vu des événements révoltants qui l’ont suivie lors de l’odieux attentat contre « Charlie Hebdo ». Car, hélas, nombreux sont ceux qui en veulent à l’âme de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur. J’écris « l’âme de la France », car je ne peux m’empêcher d’évoquer les propos glaçants que Vercors prêtait aux « amis » de von Ebrennac dans Le silence de la mer :

« Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger (7). C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! (8) »

L’école est en faillite lorsqu’elle échoue à transmettre les savoirs fondamentaux et les valeurs de la République. Les médias manquent à leur rôle quand, aux heures de grande écoute, les écrans de télévisions sont livrés à l’insignifiance : aux jeux, aux séries américaines, aux sit-coms, quand ce n’est pas aux « humoristes » et à leurs vulgarités.

Qui s’étonne encore qu’aient entièrement disparu des rayons des librairies (je pense notamment au grand diffuseur de la culture qu’est censée être la FNAC !) tous les représentants de la philosophie spiritualiste française : Maurice Blondel, Auguste Valensin, Jacques Maritain, René Le Senne, Louis Lavelle, Gabriel Marcel, Gabriel Madinier, Jean Lacroix, Emmanuel Mounier, Maurice Nédoncelle, Jeanne Hersh, Xavier Tilliette, etc. qui, au siècle passé, firent tant pour le rayonnement de la culture française au-delà de nos frontières ? Désormais, on chercherait vainement leurs ouvrages ailleurs que chez les bouquinistes ou dans quelques bibliothèques universitaires spécialisées…

Trop souvent ne trouvent grâce aux yeux de beaucoup que les adeptes du scepticisme et de la dérision, du matérialisme ou de l’hédonisme contemporains

Ainsi s’étiole et se dissout l’âme de la France.


(1) T.S. ELIOT, Four Quartets in The Complete Poems and Plays 1909-1950, New York, Harcourt, Brace and company, 1952, p. 144.
(2) Roland BARTHES, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953 et 1964.
(3) Voir « Le Figaro », 21 et 22 décembre 2014.
(4) Pascal BONIFACE, Les intellectuels faussaires, Paris, Jean-Claude Gawsewitch, 2011.
(5) Voir le sondage effectué par le Journal du Dimanche du 18 janvier 2015.
(6) Roland BARTHES, op. cit.
(7) C’est moi qui souligne.
(8)VERCORS, Le silence de la mer, Paris, Editions de Minuit, 1942.
 J’ai longuement travaillé avec mes étudiants sur cette nouvelle que je tiens pour l’un des chefs-d’œuvres  de la littérature française de tous les temps.






vendredi 26 décembre 2014

Et après la "Petite Poucette" ?












"... prendre un plus grand soin du monde, qui était là avant que nous apparaissions et qui sera là après que nous aurons disparu, que de nous-mêmes, de nos intérêts immédiats et de nos vies." Hannah Arendt

***

"... nous risquons de nous trouver bientôt confrontés, quel que soit par ailleurs le destin de l'Ecole, à un problème que l'humanité avait eu, jusqu'ici, la chance de ne jamais rencontrer (ou l'intelligence d'éviter). Ce problème historiquement imprévu, personne, à mon sens, ne l'a formulé avec autant de froide lucidité que Jaime Semprun dans L'abîme se repeuple (1) : "Quand le citoyen-écologiste - écrit-il - prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : Quel monde allons-nous laisser à  nos enfants,?, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : A quels enfants allons-nous laisser le monde ?"
Telle est bien désormais la surprenante question.

Jean-Claude MICHEA, L'enseignement de l'ignorance, Paris, "Climats", Flammarion, 1999, 2006, pp. 65-66.
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(1) Jaime SEMPRUN, L'Abîme se repeuple, Ed. de l'Encyclopédie des Nuisances, 1997.

dimanche 21 décembre 2014

J'aime l'école, encore et toujours ...












"L'école discipline le temps des enfants, valorise exclusivement la ponctualité, la rapidité et l'assiduité et accable la distraction, la rêverie, l'inattention. Elle impose un temps "plein" et dénonce la vacance, le jeu, la récréation. Elle récuse la scholè, ce qui pour une école est un comble !"

Thierry PAQUOT, Un temps à soi. Pour une écologie existentielle in Revue ESPRIT, N° 410, Décembre 2014.

dimanche 14 décembre 2014

Encore une réforme ...












"Le mouvement qui, depuis trente ans, transforme l'Ecole dans un sens identique, peut maintenant être saisi dans sa triste vérité historique. Sous la double invocation d'une "démocratisation de l'enseignement" (ici un mensonge absolu) et de la "nécessaire adaptation au monde moderne" (ici une demi-vérité), ce qui se met effectivement en place, à travers toutes ces réformes également mauvaises, c'est l'Ecole du Capitalisme total, c'est-à-dire l'une des bases logistiques décisives à partir desquelles les plus grandes firmes transnationales, - une fois achevé, dans ses grandes lignes, le processus de leur restructuration - pourront conduire avec toute l'efficacité voulue la guerre économique mondiale du XXI° siècle."

Jean-Claude MICHEA, L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Paris, Climats, 2006.