samedi 27 décembre 2014

Liberté








 



"A people without history
Is not redeemed from time, for history is a pattern
Of timeless moments."
T.S. ELIOT (1)
*
 « … dans l’état présent de l’Histoire, toute écriture politique ne peut que confirmer un univers policier, de même toute écriture intellectuelle ne peut qu’instituer une para-littérature, qui n’ose plus dire son nom. L’impasse de ces écritures est donc totale, elles ne peuvent renvoyer qu’à une complicité ou à une impuissance, c’est-à-dire, de toutes manières, à une aliénation. » 
Roland BARTHES (2)
***
Qu’on la nomme « pensée unique », « bien pensance », « idéologie dominante » voire « police de la pensée », il y a belle lurette qu’une certaine doxa politico-médiatique s’est imposée à notre pays. De puissants intérêts économiques secondés par des intellectuels (dont certains - comble du cynisme - vont jusqu’à revendiquer l’héritage théorique d’Antonio Gramsci !) s’emploient à décourager toute pensée critique.

Tout récemment, l’éviction du journaliste Eric Zemmour de la chaîne i-Télé où il débattait avec Nicolas Domenach nous en a fourni – malgré quelques protestations vite escamotées de personnalités non-conformistes comme Jean-François Kahn et Michel Onfray (3)-, une frappante illustration.
Il apparaît clairement que le conditionnement des esprits est une entreprise capable de balayer les objections les mieux fondées. 

On pouvait encore nourrir quelque espoir lorsque un Pascal Boniface, par exemple, écrivait, il y a seulement quatre ans :

« Je sais que les Français sont beaucoup moins ignorants ou incapables de se faire un jugement que ne le pense, avec mépris, la « France d’en haut ». Le public n’est pas dupe. Il est plus sévère avec les « faussaires » que ne le sont les élites. Le mensonge n’est pas  nécessaire et il est contre-productif (4). »

Aujourd’hui ; nous ne sommes plus très loin de l’univers orwellien de « 1984 » quand certains politiques, à l’unisson de quelque 42 % de Français, paraît- il (5), se disent partisans d’une limitation de la liberté d’expression …

Roland Barthes avait vu juste lorsqu’il écrivait, en 1953 :

« … le pouvoir ou l’ombre du pouvoir finit toujours par instituer une écriture axiologique, où le trajet qui sépare ordinairement le fait de la valeur, est supprimé dans l’espace même du mot, donné à la fois comme description et comme jugement (6)."

L’éviction d’Eric Zemmour reste pourtant anecdotique au vu des événements révoltants qui l’ont suivie lors de l’odieux attentat contre « Charlie Hebdo ». Car, hélas, nombreux sont ceux qui en veulent à l’âme de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur. J’écris « l’âme de la France », car je ne peux m’empêcher d’évoquer les propos glaçants que Vercors prêtait aux « amis » de von Ebrennac dans Le silence de la mer :

« Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger (7). C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! (8) »

L’école est en faillite lorsqu’elle échoue à transmettre les savoirs fondamentaux et les valeurs de la République. Les médias manquent à leur rôle quand, aux heures de grande écoute, les écrans de télévisions sont livrés à l’insignifiance : aux jeux, aux séries américaines, aux sit-coms, quand ce n’est pas aux « humoristes » et à leurs vulgarités.

Qui s’étonne encore qu’aient entièrement disparu des rayons des librairies (je pense notamment au grand diffuseur de la culture qu’est censée être la FNAC !) tous les représentants de la philosophie spiritualiste française : Maurice Blondel, Auguste Valensin, Jacques Maritain, René Le Senne, Louis Lavelle, Gabriel Marcel, Gabriel Madinier, Jean Lacroix, Emmanuel Mounier, Maurice Nédoncelle, Jeanne Hersh, Xavier Tilliette, etc. qui, au siècle passé, firent tant pour le rayonnement de la culture française au-delà de nos frontières ? Désormais, on chercherait vainement leurs ouvrages ailleurs que chez les bouquinistes ou dans quelques bibliothèques universitaires spécialisées…

Trop souvent ne trouvent grâce aux yeux de beaucoup que les adeptes du scepticisme et de la dérision, du matérialisme ou de l’hédonisme contemporains

Ainsi s’étiole et se dissout l’âme de la France.


(1) T.S. ELIOT, Four Quartets in The Complete Poems and Plays 1909-1950, New York, Harcourt, Brace and company, 1952, p. 144.
(2) Roland BARTHES, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953 et 1964.
(3) Voir « Le Figaro », 21 et 22 décembre 2014.
(4) Pascal BONIFACE, Les intellectuels faussaires, Paris, Jean-Claude Gawsewitch, 2011.
(5) Voir le sondage effectué par le Journal du Dimanche du 18 janvier 2015.
(6) Roland BARTHES, op. cit.
(7) C’est moi qui souligne.
(8)VERCORS, Le silence de la mer, Paris, Editions de Minuit, 1942.
 J’ai longuement travaillé avec mes étudiants sur cette nouvelle que je tiens pour l’un des chefs-d’œuvres  de la littérature française de tous les temps.






Enregistrer un commentaire