samedi 14 février 2015

Habermas sur la laïcité








 "Le noyau dur des chrétiens "recommençants" se caractérise par une manière de penser fortement marquée par un fondamentalisme fondé sur une interprétation littérale des Ecritures saintes. Une telle tournure d'esprit - qu'elle se manifeste sous sa forme islamiste, chrétienne, juive ou hindouiste importe peu - heurte de front les convictions de la modernité. Sur le plan polititque, les conflits éclatent à propos de la neutralité du pouvoir étatique par rapport aux visions du monde, c'est-à-dire de l'égale liberté religieuse pour tous, en même temps qu'à propos de l'émancipation de la science vis-à-vis de toute autorité religieuse. Des conflits de cette nature ont dominé une bonne part de l'histoire moderne européenne ; non seulement ils se répètent actuellement entre le monde occidental et le monde musulman, mais aussi, à l'intérieur même de la société libérale, entre groupes militants de citoyens religieux et de citoyens laïcistes. Nous pouvons considérer ces conflits soit comme des luttes de pouvoir entre la puissance étatique et les mouvements religieux, soit comme des affrontements entre des convictions laïques et des convictions religieuses.

Du point de vue de la politique du pouvoir, l'Etat, neutre par rapport aux visions du monde,  peut s'accommoder de ce que les communautés religieuses consentent simplement à s'adapter à une liberté religieuse et scientifique imposée et garantie par le droit. Ainsi, par exemple, on dira que l'Eglise catholique avant Vatican II s'était adaptée de cette manière. Mais, pour des raisons qui vont bien au-delà de l'instabilité que peut provoquer un arrangement obtenu sous la contrainte, l'Etat libéral ne peut se satisfaire d'un tel modus vivendi. En effet, en tant qu'Etat de droit démocratique, il dépend d'une légitimation enracinée dans des convictions.

Pour obtenir cette légitimation, il doit s'appuyer sur des raisons qui, au sein d'une société pluraliste, peuvent être de la même manière acceptées par des citoyens non croyants et croyants, quelle que soit leur vision du monde ou leur religion. L'Etat constitutionnel doit non seulement agir de façon neutre par rapport aux visions du monde, mais également reposer sur des fondements normatifs pouvant être justifiés au moyen de raisons elles aussi neutres par rapport aux visions du monde - c'est-à-dire postmétaphysiques. Or, face à une telle exigence normative, les communautés religieuses peuvent difficilement rester muettes. C'est pourquoi intervient, ici, le processus d'apprentissage complémentaire dans lequel les deux parties, laïque et religieuse, s'impliquent mutuellement.

Au lieu de s'adapter contre son gré à des contraintes imposées de l'extérieur, la religion doit accepter de reconnaître, à partir de raisons qui lui sont propres, la neutralité de l'Etat par rapport aux visions du monde, les mêmes libertés pour toutes les communautés religieuses et l'indépendance des sciences institutionnalisées. C'est un pas considérable par rapport aux conséquences qu'il entraîne. En effet, cela signifie que, non seulement la violence politique et la contrainte morale par imposition de vérités religieuses sont désavouées, mais aussi que, confrontée à la nécessité de mettre en relation ses propres vérités de foi - tant avec celles professées par des puissances concurrentes dans le domaine de la foi, qu'avec le monopole des sciences sur la production de la connaissance du monde -, la conscience religieuse y parvient désormais par la réflexion.

Jürgen HABERMAS, L'espace public et la religion in revue "Etudes", Octobre 2008, pp. 342-343.
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