mercredi 25 février 2015

Les monstres




















"Il y a en ce moment des milliers de jeunes êtres tentés par le désespoir, et qui n'en savent rien. Car on compte plus d'une espèce de désespoir, et la pire n'est pas celle qui fait mal. Le vrai désespoir ne se reconnaît pas plus à l'angoisse que certaines maladies mortelles à la fièvre, ou à quelque autre symptôme impressionnant. La plus dangereuse manière de désespérer, c'est de perdre l'espoir, comme on perd le sommeil ou l'appétit. Vous me direz que cela ne vaut peut-être pas vraiment la peine de se faire sauter la cervelle ? Hélas! je le pense comme vous.
Il y a des millions de jeunes êtres  - leur nombre s'accroît tous les jours  - qui n'ont plus d'autre ressource pour se tenir debout que le mépris, mais il en est du mépris comme du désespoir. Qui sent toujours au coeur une certaine morsure ne sait pas ce que c'est que le mépris. Heureux qui peut encore haïr ! Le véritable mépris, c'est de n'estimer rien.
Il est fou de dire que la jeunesse se défend d'elle-même contre le désespoir et le mépris, que ce sont là des maladies de vieillards. Ce ne sont pas des maladies de vieillards, mais elles sont la plaie d'une société stérilisée par l'esprit de vieillesse, et qui n'offre plus aux jeunes êtres qu'une subsistance comparable à celle qu'un troupeau affamé tire du sable et des pierres, dans un pays sans eau.
Le désespoir et le mépris - mais à quoi bon décidément les distinguer l'un de l'autre, le mépris n'est qu'une forme du désespoir - sont des maladies guérissables dans l'âge mûr, et qui ne présentent guère plus de gravité chez les vieillards que leur habituelle bronchite chronique, mais elles sont impitoyables aux jeunes êtres. Les hommes d'Etat me répondraient qu'ils s'en fichent, que les jeunes êtres doivent se tirer de là tout seuls et que les statistiques prouvent d'ailleurs qu'ils n'en meurent pas. Plût à Dieu, si j'ose dire, qu'ils en mourussent ! La civilisation ne risquerait pas de s'écrouler demain sous l'assaut de monstres à l'aspect très ordinaire, mais qui n'en seront pas moins des monstres, parce qu'ils n'auront pas eu d'enfance, qu'ils l'auront refoulée ou ravalée par force, faute d'emploi, qu'ils porteront au plus profond de leurs entrailles ce cadavre précoce, ce foetus desséché avant même d'avoir déplié ses fragiles paupières. Nous avons connu ces monstres, le monde a été la proie d'enfants désespérés, d'enfants perdus. S'il est vrai que l'homme de génie est celui auquel il est donné de réaliser un rêve d'enfant, ces monstres étaient vraiment des génies, d'affreux génies, plus sagaces et plus malfaisants qu'aucun de ceux des légendes orientales. Le monde a retenti de leur rire cruel, ils ont joué avec le monde comme les enfants avec un crapaud, ils lui ont scié les pattes, crevé les yeux, vidé le ventre, et ils l'ont regardé, tout fumant de douleur, se traîner dans la poussière en se poussant les uns les autres avec de grands cris de joie, sous un soleil aussi dur que leurs rires, jusqu'à ce que la gerbe de balles les ait couchés toujours riant et mordant la terre."

Georges BERNANOS, Les monstres in Essais et écrits de combat II, Paris, Gallimard, 1991, p. 1139, collection "Bibliothèque de la Pléiade".


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