jeudi 30 avril 2015

Baltimore, etc.















"Dans le monde moderne... l'Absolu n'existe plus, et l'homme se trouve alors face à un autre semblable à lui tout en étant différent. Chaque "moi" représente pour l'autre "moi" un "non", un non-être : si l'autre-différent-de-moi est, comment puis-je être ?
... la découverte de l'autre, faite à l'époque moderne, a été la découverte du négatif, celle du "non" que la vraie altérité porte nécessairement en elle. L'homme moderne a vu d'abord la blessure et non la bénédiction de la rencontre avec l'autre. La réalité du moi et de l'autre-différent-de-moi n'a pas été associée au positif et au bonheur que l'autre peut me donner, mais au négatif, au non-être, au "non". L'enthousiasme face à la découverte de mon existence en tant que sujet (et, en effet, il s'agissait bien d'enthousiasme, d'un enthousiasme légitime, même, étant donné l'extrême importance de cette découverte) s'est accompagné, à l'époque moderne, de la peur que l'autre existe lui aussi. A l'instant même où l'homme moderne dit "je", il prononce le mot "tu" non sans peur, comme si le tu niait le moi ; et, lorsqu'il est contraint de s'adresser au tu, il fait tout pour ne pas le reconnaître comme son égal, pas plus qu'il ne le considère comme indispensable à son bonheur. La découverte de l'autre ne se transforme pas en un chemin vers la reconnaissance réciproque, mais inaugure une époque - et nous y sommes encore pleinement - où nous recherchons des échappatoires afin de ne pas croiser le regard de l'autre."

Luigino BRUNI, La blessure de la rencontre, Nouvelle Cité, 2014, p. 36-37.

lundi 27 avril 2015

Science, technique et humanisme












"D'abord, l'entendement concevrait "en vue du meilleur" ; puis s'investit la volonté pour imposer ce modèle à la réalité. Imposer, c'est-à-dire placer sur, comme pour décalquer, mais aussi y soumettre de force. Or cette modélisation, nous sommes tentés de l'étendre à tout, elle dont le principe est la science ; car on sait bien que la science (européenne, du moins la science classique) n'est elle-même qu'une vaste entreprise de modélisation (et d'abord de mathématisation), dont la technique, comme application pratique, en transformant matériellement le monde, est venue attester l'efficacité.
La question sera donc de se demander si ce qui a si bien réussi du point de vue de la technique, en nous rendant maîtres de la nature, vaut également pour la gestion des situations et des rapports humains. Ou, en reprenant le partage établi par les Grecs : cette efficacité du modèle que nous constatons au niveau de la production (poiesis) peut-elle valoir aussi dans le domaine de l'action, celui de la praxis - dans l'ordre, comme dit Aristote, non plus de ce qu'on "fabrique", mais de ce qu'on "accomplit" ? Car on a beau avoir distingué les deux, on n'en a peut-être pas moins copié l'un sur l'autre (et bien sûr l'action sur la production) : même quand les "choses" deviennent les affaires humaines, on n'en aimerait pas moins demeurer dans la rassurante position de "techniciens" - artisans ou démiurges. Or nous savons bien, et Aristote est le premier à le reconnaître, que si la science peut imposer sa rigueur aux choses, en en pensant la nécessité, d'où résultera l'efficacité technique, notre action, quant à elle, s'inscrit sur fond d'indétermination ; elle ne saurait éliminer la contingence et sa particularité résiste à la généralité de la loi : elle ne saurait se ranger, par conséquent, dans le simple prolongement de la science."

François JULLIEN, Traité de l'efficacité, Paris, Grasset & Fasquelle, 1996 ; "Le livre de Poche, "biblio essais", pp. 18-19.

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"La technique est la nature sans l'homme, la nature abstraite, réduite à elle-même, rendue à elle-même, s'exaltant et s'exprimant elle-même, son autodéveloppement, de telle sorte que toutes les virtualités et potentialités incluses en elle doivent être actualisées, pour elles et pour ce qu'elles sont, pour l'amour d'elles-mêmes, pour que soit fait tout ce qui peut être fait, c'est-à-dire tout ce que la nature pourra devenir. Il s'agit de fabriquer de l'or, d'aller sur la lune, de construire des missiles capables de s'autodiriger, de s'autosurveiller avant de décider eux-mêmes du moment de leur destruction - et de la nôtre. La technique est l'alchimie ; elle est l'auto-accomplissement de la nature en lieu et place de l'auto-accomplissement de la vie que nous sommes. Elle est la barbarie, la nouvelle barbarie de notre temps, en lieu et place de la culture. En tant qu'elle met hors jeu la vie, ses prescriptions et ses régulations, elle n'est pas seulement la barbarie sous sa forme extrême et la plus inhumaine qu'il ait été donné à l'homme de connaître, elle est la folie."

Michel HENRY, La barbarie, op. cit., pp. 94-95.

dimanche 26 avril 2015

Une économie de l'argent
















"On s'approche de l'essentiel quand, avec Marx, on est capable de reconnaître l'inversion de la téléologie vitale qui s'est produite à la fin du XVIII° et au XIX° siècle lorsque la production des biens de consommation qui caractérise toute société a cessé d'être dirigée par et vers ceux-ci, vers les "valeurs d'usage", pour viser désormais l'obtention et l'accroissement de la valeur d'échange, c'est-à-dire de l'argent. Quand la production est devenue économique, quand il s'est agi de produire de l'argent, c'est-à-dire une réalité économique, en lieu et place des biens utiles à la vie et désignés par elle, la face du monde en effet a été changée."

Michel HENRY, La barbarie, Grasset et Fasquelle, 1987 et PUF, Collec. "Quadrige", 2008, pp. 86-87.

samedi 25 avril 2015

Manual labor vs computerized work














 "Part of the trouble ... is that we have lost our respect for honest manual labor. We think of "creative" work as a series of abstract mental operations performed in an office, preferably with the aid of computers, not as the production of food, shelter, and other necessities. The thinking classes are fatally removed from the physical side of life - hence their feeble attempt to compensate by embracing a strenuous regimen of gratuitous exercise. Their only relation to productive labor is that of consumers. They have no experience of making anything substantial or enduring. They live in a world of abstractions and images, a simulated world that consists of computerized models of reality - "hyperreality", as it has been called - as distinguished from the palpable, immediate, physical reality inhabited by ordinary men and women. Their belief in the "social construction of reality" - the central dogma of postmodernist thought - reflects the experience of living in an artificial environment from which everything that resists human control (unavoidably, everything familiar and reassuring as well) has been rigorously excluded. Control has become their obsession. In their drive to insulate themselves against risk and contingency - against the unpredictable hazards that afflict human life  the thinking classes have seceded not just from the common world around them but from reality itself."

Christopher LASCH, The revolt of the elites, the Estate of Christopher Lasch (1995) and Norton paperback, 1996, p. 20.

mardi 21 avril 2015

Le mystère de l'art
















"L'art est la représentation de la vie. C'est parce que la vie, de par son essence et la volonté de son être le plus intime, ne s'ex-pose jamais ni ne se dis-pose dans le Dimensional extatique de la phénoménalité, soit dans l'apparence d'un monde, qu'elle ne peut exhiber en celui-ci sa réalité propre, mais seulement se représenter en lui, sous la forme d'une représentation irréelle, d'une "simple représentation". Voilà pourquoi l'art fait appel à l'imagination qui est la faculté de se représenter une chose en son absence, parce que, comme représentation de la vie, il ne peut en effet la donner que comme absente, comme cet ens imaginarium en lequel elle se projette, qui vaut pour elle, qui apparaît comme de la vie mais qui n'est jamais, dans cette apparition selon laquelle il s'offre à nous et dans le contenu manifeste de cette apparition, la propre apparition de la vie elle-même, à savoir son autorévélation dans la sphère d'intériorité radicale de la subjectivité absolue.
L'irréalité de l'art est donc de principe, elle tient à ce que la vie qui s'affirme indéfiniment elle-même, n'étant rien du monde, ne peut le faire en lui mais seulement au-delà de lui, comme ce qui le nie et le dépasse. Voilà pourquoi l'objet esthétique ne se confond pas avec son support matériel, parce qu'il est cette forme imaginaire au double sens qui vient d'être reconnu comme négation dans l'objectivité de l'objectivité elle-même, comme représentation de la vie. Voilà pourquoi, enfin, toute oeuvre d'art se propose à nous comme une énigme, un mystère plein de sens, parce que, par la racine de son être, elle renvoie, à travers ce qui est là, à une absence essentielle dont nous savons cependant, par ailleurs, ce qu'elle est, en tant que nous le sommes nous-mêmes, en tant que nous non plus nous ne sommes rien du monde, en tant que nous sommes des vivants."

Michel HENRY, La barbarie, Paris, Editions Grasset et Fasquelle, 1987 et PUF, Collection "Quadrige", pp. 66-67.