jeudi 30 avril 2015

Baltimore, etc.















"Dans le monde moderne... l'Absolu n'existe plus, et l'homme se trouve alors face à un autre semblable à lui tout en étant différent. Chaque "moi" représente pour l'autre "moi" un "non", un non-être : si l'autre-différent-de-moi est, comment puis-je être ?
... la découverte de l'autre, faite à l'époque moderne, a été la découverte du négatif, celle du "non" que la vraie altérité porte nécessairement en elle. L'homme moderne a vu d'abord la blessure et non la bénédiction de la rencontre avec l'autre. La réalité du moi et de l'autre-différent-de-moi n'a pas été associée au positif et au bonheur que l'autre peut me donner, mais au négatif, au non-être, au "non". L'enthousiasme face à la découverte de mon existence en tant que sujet (et, en effet, il s'agissait bien d'enthousiasme, d'un enthousiasme légitime, même, étant donné l'extrême importance de cette découverte) s'est accompagné, à l'époque moderne, de la peur que l'autre existe lui aussi. A l'instant même où l'homme moderne dit "je", il prononce le mot "tu" non sans peur, comme si le tu niait le moi ; et, lorsqu'il est contraint de s'adresser au tu, il fait tout pour ne pas le reconnaître comme son égal, pas plus qu'il ne le considère comme indispensable à son bonheur. La découverte de l'autre ne se transforme pas en un chemin vers la reconnaissance réciproque, mais inaugure une époque - et nous y sommes encore pleinement - où nous recherchons des échappatoires afin de ne pas croiser le regard de l'autre."

Luigino BRUNI, La blessure de la rencontre, Nouvelle Cité, 2014, p. 36-37.
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