lundi 27 avril 2015

Science, technique et humanisme












"D'abord, l'entendement concevrait "en vue du meilleur" ; puis s'investit la volonté pour imposer ce modèle à la réalité. Imposer, c'est-à-dire placer sur, comme pour décalquer, mais aussi y soumettre de force. Or cette modélisation, nous sommes tentés de l'étendre à tout, elle dont le principe est la science ; car on sait bien que la science (européenne, du moins la science classique) n'est elle-même qu'une vaste entreprise de modélisation (et d'abord de mathématisation), dont la technique, comme application pratique, en transformant matériellement le monde, est venue attester l'efficacité.
La question sera donc de se demander si ce qui a si bien réussi du point de vue de la technique, en nous rendant maîtres de la nature, vaut également pour la gestion des situations et des rapports humains. Ou, en reprenant le partage établi par les Grecs : cette efficacité du modèle que nous constatons au niveau de la production (poiesis) peut-elle valoir aussi dans le domaine de l'action, celui de la praxis - dans l'ordre, comme dit Aristote, non plus de ce qu'on "fabrique", mais de ce qu'on "accomplit" ? Car on a beau avoir distingué les deux, on n'en a peut-être pas moins copié l'un sur l'autre (et bien sûr l'action sur la production) : même quand les "choses" deviennent les affaires humaines, on n'en aimerait pas moins demeurer dans la rassurante position de "techniciens" - artisans ou démiurges. Or nous savons bien, et Aristote est le premier à le reconnaître, que si la science peut imposer sa rigueur aux choses, en en pensant la nécessité, d'où résultera l'efficacité technique, notre action, quant à elle, s'inscrit sur fond d'indétermination ; elle ne saurait éliminer la contingence et sa particularité résiste à la généralité de la loi : elle ne saurait se ranger, par conséquent, dans le simple prolongement de la science."

François JULLIEN, Traité de l'efficacité, Paris, Grasset & Fasquelle, 1996 ; "Le livre de Poche, "biblio essais", pp. 18-19.

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"La technique est la nature sans l'homme, la nature abstraite, réduite à elle-même, rendue à elle-même, s'exaltant et s'exprimant elle-même, son autodéveloppement, de telle sorte que toutes les virtualités et potentialités incluses en elle doivent être actualisées, pour elles et pour ce qu'elles sont, pour l'amour d'elles-mêmes, pour que soit fait tout ce qui peut être fait, c'est-à-dire tout ce que la nature pourra devenir. Il s'agit de fabriquer de l'or, d'aller sur la lune, de construire des missiles capables de s'autodiriger, de s'autosurveiller avant de décider eux-mêmes du moment de leur destruction - et de la nôtre. La technique est l'alchimie ; elle est l'auto-accomplissement de la nature en lieu et place de l'auto-accomplissement de la vie que nous sommes. Elle est la barbarie, la nouvelle barbarie de notre temps, en lieu et place de la culture. En tant qu'elle met hors jeu la vie, ses prescriptions et ses régulations, elle n'est pas seulement la barbarie sous sa forme extrême et la plus inhumaine qu'il ait été donné à l'homme de connaître, elle est la folie."

Michel HENRY, La barbarie, op. cit., pp. 94-95.
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