dimanche 21 juin 2015

Le Message de la Genèse












 "Les récits de la Genèse nous invitent à réfléchir, tout d'abord, sur ce perpétuel effort de l'homme pour demander à la connaissance de faire de lui un dieu. Lorsque le Serpent affirme : "Vous serez comme des dieux", il formule une promesse et une prévision exaltantes que l'homme s'efforcera de réaliser au cours des entreprises d'où naît la trame de son histoire. La réalisation d'un tel programme passe par la consommation des fruits de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, et non par celle des fruits de l'Arbre de Vie. Nous sommes ici en présence du Commencement d'où procèdent tous les débuts.
(...)
Les récits de la Genèse invitent à une lucidité critique, car ils nous parlent du premier homme et de la première femme découvrant qu'ils sont nus ; ils en éprouvent de la honte et tentent de s'habiller d'une feuille de figuier. Tout au long de son histoire, l'humanité n'a cessé de vouloir rendre cette feuille de figuier plus protectrice et efficace. Du port de vêtements, avec toute la pompe honorifique qui consacre les grandeurs d'établissement, à l'appareillage technique dont nous nous "revêtons" pour conférer à notre organisme des capacités et une puissance qui n'étaient pas originairement les siennes, nous n'avons cessé de parer et de protéger notre nudité. Mais, pour prestigieuses et exaltantes que soient nos entreprises en ce domaine, notre nudité originelle demeure sous les multiples masques derrière lesquels nous avons voulu la cacher : nous sommes nés et nous mourrons, en vain tentons-nous de nous persuader d'autre chose.
Dans ce geste du premier couple qui cherche à cacher sa nudité, se trouve en puissance l'histoire même de l'humanité ; celle-ci a demandé à ce simple geste, devenant toujours plus compliqué jusqu'à en devenir méconnaissable, de protéger une nudité constitutive et de transformer sa détresse en victoire. Telle est bien l'essence de ce geste, conséquence du "premier acte" : celui de la prise, celui par lequel Eve et Adam cueillirent, partagèrent et mangèrent le fruit de l'Arbre de la Connaissance. Il s'agit du premier acte, car, jusqu'"alors", l'un et l'autre étaient les créatures du Verbe et non celles de l'Action. Le geste de la prise substitue le Au commencement était l'Action, que le Faust de Goethe fera sien, au Au commencement était le Verbe ; l'homme se détourne ainsi de la mystérieuse beauté de la Création, il s'arrache aux racines originaires de l'existence et sombre dans la tentation du faire instaurateur de débuts. L'action amène l'homme à oublier de méditer sur la profondeur d'où surgit chaque ici et le conduit à regarder là-bas. C'est ainsi que nous avons des yeux et que nous ne voyons pas, que nous avons des oreilles et que nous n'entendons pas. Nous grimpons à l'Arbre du Savoir, nous en explorons toutes les branches, nous goûtons à tous ses fruits, nous en provoquons l'apparition de variétés nouvelles avec d'autant plus de fébrilité qu'elles nous laissent sur notre faim. Et nous restons déracinés. Tout comme le premier homme et la première femme, nous avons perdu le Paradis et sommes "sans patrie", comme le reconnaîtra Nietzsche. Cependant nous ne cessons de demander à l'action technique et à l'action politique de nous donner les moyens de reconstruire et de réenchanter le monde, sans voir que nous cherchons une thérapeutique dans la maladie elle-même et que nous attendons de l'Histoire le remède devant nous délivrer de notre histoire. L'Eternel a chassé Adam et Eve du Paradis, "car" eux-mêmes s'en étaient délibérément exclus. Tel est le Message que la Genèse nous donne à méditer."

Jean BRUN, L'Europe philosophe, Paris, Editions Stock, 1988, pp. 11 et
13-14.
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