vendredi 29 avril 2016

Des élites françaises


















  


 "Pour chaque peuple, à un moment déterminé de son histoire, il existe une morale, et c'est au nom de cette morale régnante que les tribunaux condamnent et que l'opinion juge."

Emile DURKHEIM, Le déterminisme du fait moral.

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 "Jusque dans les années 1970, après la grande réussite de l'après-guerre et les Trente Glorieuses, l'image des élites, en dépit des critiques qui se manifestent, paraît globalement ratifier les espoirs qu'on avait placés en elles. Le sentiment commun est que le pays dispose d'élites exceptionnellement compétentes. Avec le recul, il est permis de juger que ce n'était pas faux. Mais après ce moment d'accomplissement, il s'est produit une mutation des élites.
Les facteurs de cette révolution sautent aux yeux : la globalisation économique, la relance européenne qui va faire de Bruxelles un échelon déterminant de la vie des communautés politiques, la vague néolibérale, l'individualisation. Ce qui s'est passé là ne se réduit pas, comme on le dit trop vite, à un recul de l'Etat par rapport au marché. Derrière le recul de l'Etat, il y a un phénomène de décomposition de la fonction gouvernante : l'image de ce que "le pouvoir" veut dire explose littéralement. Pour reprendre une formule de Durkheim, le pouvoir était identifié classiquement comme un "cerveau social". Il était l'instance qui servait à penser la collectivité et qui était capable de définir un intérêt général et de conduire le changement. C'est cette fonction classique du pouvoir qui s'est décomposée dans nos sociétés depuis cinquante ans.  Avec, en France, des effets de désorientation politique d'autant plus marqués que ce pays avait misé sur l'Etat plus que les autres.
La dilution de la fonction gouvernante a engendré ce qu'on peut appeler une privatisation morale et sociale des élites. Car l'exercice de cette fonction reposait sur l'identification à un devoir, très puissant, exprimé en France dans la notion de service. L'élite était inséparable d'une éthique du service de la collectivité. Les deux guerres mondiales et la Résistance en avaient renforcé le relief. L'ébranlement de la vision classique de ce que veut dire gouverner ou diriger a complètement brouillé ce devoir des élites envers leur société d'appartenance, et cela dans tous les domaines. Il allait de soi qu'un patron avait pour finalité le bien de son entreprise et sa pérennité, quelque opinion qu'on avait du système de l'entreprise privée. A l'heure de la "valeur pour l'actionnaire", l'idée relève d'un folklore désuet. Même chose dans la sphère politique, chez les élus, bien que cela ait toujours été plus compliqué, dans la mesure où le système représentatif a souvent produit des gens qui étaient surtout intéressés par le pouvoir et sa reconduction ; mais enfin, il existait dans ce personnel mélangé des gens soucieux de servir les intérêts supérieurs du pays. On en a vu !
De cette idée de service, il ne reste plus qu'une relique à usage des discours de directeurs de l'ENA pour la promotion sortante. Nous sommes passés dans une société où individualisme signifie qu'il est de la nature de chaque individu de poursuivre son intérêt personnel dans un cadre où l'intérêt général n'est que la somme des intérêts particuliers. Cette philosophie est l'exact inverse de celle qui avait présidé à la valorisation du rôle des élites. On voit tout de suite ce qui va en résulter : du côté des patrons, la flambée des rémunérations et des stock-options ; du côté des fonctionnaires, le passage au premier plan des "carrières". Chez les politiques, le but d'un candidat n'est plus rien d'autre que de gagner les élections, il n'y a plus grand monde pour l'ignorer. Etonnez-vous que le regard des populations ait changé !"

Marcel GAUCHET, Comprendre le malheur français, Paris, Stock, 2016, pp. 296-298.


samedi 16 avril 2016

Spring




















"Sound the Flute !
Now it's mute.
Birds delight
Day and Night.
Nightingale
In the dale
Lark in Sky
Merrily
Merrily Merrily  to welcome in the Year

Little Boy
Full of Joy."

Little

William BLAKESongs of Innocence and of Experience, Oxford, OUP &The Trianon Press, 1967.

dimanche 10 avril 2016

De Gaulle et l'Europe













 "Il faut quand même rappeler que c'est lui qui a mis en place le principal pilier européen, en effectuant la réconciliation franco-allemande ! Elle était amorcée par la déclaration Schuman, mais il restait à la symboliser hautement comme ce sera fait avec l'invitation solennelle du chancelier Adenauer. Replaçons-nous à l'époque : ce geste avait quelque chose de fortement subversif, car les  passions étaient loin d'être éteintes. L'Europe sans cette réconciliation franco-allemande franche et massive eût été simplement impossible. Par ailleurs, de Gaulle reçoit les institutions dans sa corbeille, le traité de Rome ne l'ayant pas attendu pour être signé. Mais il a de l'Europe une idée extrêmement déterminée, qui sera concrétisée dans le plan Fouchet de 1961 : une Europe des Etats, construite autour du couple franco-allemand et indépendante des Etats-Unis. C'était se mettre beaucoup de monde sur le dos : les fédéralistes poursuivant l'idée d'un dépassement des nations et les atlantistes attachés par-dessus tout à l'alliance américaine. Au regard de l'europhilie qui s'est développée dans la suite, de Gaulle est invariablement présenté comme le défenseur d'une "Europe de papa" ignorant le génie propre de cette construction politique d'un genre nouveau... Je crains que l'actualité ne soit pas sans lui donner quelques arguments rétrospectifs, relativement à ce qu'on pouvait attendre d'une Europe supranationale. De ce point de vue, si l'on construit une gigantomachie rétrospective opposant de Gaulle, avec son Europe des nations, et Mitterand, qui ouvre grand la porte à l'Europe supranationale, j'ai peur qu'elle ne valide plutôt la vision gaullienne que la vision mitterandienne. Je me demande si nous ne sommes pas en train de découvrir que c'est à la façon de De Gaulle que nous aurions dû avancer !
La postérité a été très sévère et injuste avec lui sur ce point, en l'enfermant dans un nationalisme jugé archaïque. Car, qu'avons-nous d'autre aujourd'hui sinon une Europe des nations entravée ? Les nations, affaiblies, demeurent, les institutions supranationales ne fonctionnent pas, et le tout se solde par une absence intégrale de pensée stratégique européenne et de capacité à s'insérer dans le monde d'une manière active. Nous y reviendrons en détail, la crise européenne n'est pas sans donner raison à une vision gaullienne qui a été largement conspuée."

Marcel GAUCHET, Comprendre le malheur français, Paris, Stock, 2016, pp.84-85.

lundi 4 avril 2016

"Rabbouni !" (Maître !)


















"Or, un maître est toujours plus qu'un enseignant : avec lui, l'amphitéâtre devient chambre haute, le discours professoral est dépassé par l'appel  à poursuivre, nous entrons dans ce qui est tellement intime et singulier sous la banalité même des mots que c'est d'abord moi que cela concerne et que personne ne pourrait l'entendre à ma place. L'élève se change en témoin : ce n'est plus le seul contenu de la leçon, mais la contenance du maître qu'il importe de transmettre, sa manière de vivre, et pour cela il n'est pas d'autre possibilité que d'entrer dans cette manière de vivre - à sa suite, c'est-à-dire aussi originalement que lui."

Fabrice HADJADJ, Résurrection mode d'emploi, Paris, Magnificat SAS, 2016, p. 68.