dimanche 10 avril 2016

De Gaulle et l'Europe













 "Il faut quand même rappeler que c'est lui qui a mis en place le principal pilier européen, en effectuant la réconciliation franco-allemande ! Elle était amorcée par la déclaration Schuman, mais il restait à la symboliser hautement comme ce sera fait avec l'invitation solennelle du chancelier Adenauer. Replaçons-nous à l'époque : ce geste avait quelque chose de fortement subversif, car les  passions étaient loin d'être éteintes. L'Europe sans cette réconciliation franco-allemande franche et massive eût été simplement impossible. Par ailleurs, de Gaulle reçoit les institutions dans sa corbeille, le traité de Rome ne l'ayant pas attendu pour être signé. Mais il a de l'Europe une idée extrêmement déterminée, qui sera concrétisée dans le plan Fouchet de 1961 : une Europe des Etats, construite autour du couple franco-allemand et indépendante des Etats-Unis. C'était se mettre beaucoup de monde sur le dos : les fédéralistes poursuivant l'idée d'un dépassement des nations et les atlantistes attachés par-dessus tout à l'alliance américaine. Au regard de l'europhilie qui s'est développée dans la suite, de Gaulle est invariablement présenté comme le défenseur d'une "Europe de papa" ignorant le génie propre de cette construction politique d'un genre nouveau... Je crains que l'actualité ne soit pas sans lui donner quelques arguments rétrospectifs, relativement à ce qu'on pouvait attendre d'une Europe supranationale. De ce point de vue, si l'on construit une gigantomachie rétrospective opposant de Gaulle, avec son Europe des nations, et Mitterand, qui ouvre grand la porte à l'Europe supranationale, j'ai peur qu'elle ne valide plutôt la vision gaullienne que la vision mitterandienne. Je me demande si nous ne sommes pas en train de découvrir que c'est à la façon de De Gaulle que nous aurions dû avancer !
La postérité a été très sévère et injuste avec lui sur ce point, en l'enfermant dans un nationalisme jugé archaïque. Car, qu'avons-nous d'autre aujourd'hui sinon une Europe des nations entravée ? Les nations, affaiblies, demeurent, les institutions supranationales ne fonctionnent pas, et le tout se solde par une absence intégrale de pensée stratégique européenne et de capacité à s'insérer dans le monde d'une manière active. Nous y reviendrons en détail, la crise européenne n'est pas sans donner raison à une vision gaullienne qui a été largement conspuée."

Marcel GAUCHET, Comprendre le malheur français, Paris, Stock, 2016, pp.84-85.
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