lundi 13 juin 2016

Plaidoyer pour Antigone

 












Mais qu’espèrent donc ce gouvernement  et celui dont il procède, François Hollande ? Une improbable reconnaissance de l’Histoire ? En l’état, ils ne  peuvent guère compter sur celle des Français…
Si notre pays est aujourd’hui divisé, non plus coupé en deux mais bien en quatre[1], ils y auront contribué par leur entêtement à faire entrer la France dans une mondialisation prétendument heureuse…

André Malraux affirmait – et son propos n’était évidemment pas sans rapport avec l’admiration qu’il vouait au général de Gaulle – : « le plus grand personnage de l’Histoire, c’est Antigone ». Et de préciser ce qui faisait à ses yeux le mérite exemplaire et la gloire immarcescible de ce personnage mythique et tragique : avoir su ramasser en un seul mot son refus de l’inacceptable.
Tant qu’il y aura des hommes, le  « non » d’Antigone symbolisera l’éternelle révolte de l’humain contre l’inhumain. Car il s’agit bien, comme l’écrivait encore Malraux, de « retrouver l’homme partout où nous avons trouvé ce qui l’écrase[2]. »

Le tragique de l’Histoire prend aujourd’hui pour notre peuple un autre visage que celui de la guerre, mais cette ruse ne trompe que les naïfs ou les étourdis.
Sous son masque consumériste, pour beaucoup certes séduisant, la mondialisation néolibérale que vantent à l’envi nos « élites », constitue pour nous autres Français  (mais nous ne sommes pas les seuls embarqués dans cette galère !) le plus mortel des dangers : celui de perdre son âme. Car la mondialisation néolibérale n’est que le dernier avatar d’une tentation toujours renaissante : celle d’adorer le veau d’or, de servir Mammon plutôt que Dieu.

Ecoutons Bernanos :

« Le spéculateur se fait une certaine idée de l’homme. Il ne voit en lui qu’un client à satisfaire, des mains à occuper, un ventre à remplir, un cerveau où imprimer certaines images favorables à la vente des produits[3]. »

La mondialisation néolibérale, c’est l’entreprise d’asservissement des nations au pouvoir de l’Argent. C’est la victoire du matériel (l’économique) sur le spirituel. C’est la soumission programmée à cette même finance mondialisée que dénonçait naguère le candidat François Hollande.

Nous voici au cœur du problème : ce qu’il faut  reprocher au Président de la République actuel – et ce que les Français, dans leur grande majorité, ne lui pardonnent pas  - c’est le mensonge.

Rien n’est plus ravageur pour celui qui s’y laisse aller que le recours à la tromperie. Et il est aussi vain d’alléguer pour sa défense les nécessités de la conquête du pouvoir que facile d’invoquer le débat entre réformistes et révolutionnaires. Faire le contraire de ce que l’on a promis, quelles que soient les raisons avancées pour se justifier, conduit toujours ceux qui vous ont cru à la méfiance puis au rejet.

Du compromis à la compromission, il n’y a qu’un pas, mais qui débouche sur un abîme !

L’Histoire retiendra que François Hollande et Manuel Valls auront été les fossoyeurs du Parti Socialiste, comme Guy Mollet le fut de la SFIO. Leurs erreurs furent les mêmes. Qu’on se souvienne : après la victoire du Front Républicain aux élections de 1956, par lesquelles les Français avaient donné pour mandat à la majorité de gauche – sur la foi des promesses et du programme des socialistes – de mettre un terme à la guerre d’Algérie, Guy Mollet de retour d’Alger, sous la pression des colons ultras, envoya le contingent livrer une guerre inique, perdue d’avance et contraire aux valeurs du socialisme.

L’excuse  - prétexte ou alibi - est toujours la même : il s’agit, nous dit-on, d’assumer les contraintes du pouvoir, de mettre en œuvre les compromis nécessaires qui permettront les réformes, donc le progrès social. Ainsi la fin justifie-t-elle les moyens.
Tel est au fond l’argument de Créon face à Antigone.  Argument fallacieux qui cache mal une décevante réalité : la mystique se dégrade en politique.
Dans un tel contexte, l’on excipera de sa bonne foi, voire de son courage, en rappelant la fameuse objection de Péguy : « la morale de Kant a les mains pures, mais elle n’a pas de mains … ». Mais qui cela convaincra-t-il encore ?

Etre visionnaire, c’est aussi savoir déchiffrer les signes des temps. C’est ce que fit, dans les pires circonstances, le général de Gaulle lorsqu’il prophétisa la victoire finale, faisant valoir, dès 1940, que « dans l’univers libre des forces immenses n’(avaient) pas encore donné[4]. »

La mission d’une France qui, aujourd’hui, serait fidèle à sa vocation universaliste consisterait à prendre la tête d’une coalition de nations : celles qui voudraient entendre des citoyens lassés de ce monde matérialiste et sans idéal que la mondialisation néolibérale leur propose comme unique perspective.

En dépit des propagandes, on sait bien que la course au profit (mais on dit « compétitivité ») dans un environnement dérégulé ne profite qu’à une minorité de riches qui s’enrichissent toujours davantage au détriment des pauvres et des humiliés.

Etre fidèle aux idéaux de la Révolution française et du socialisme de Péguy, de Jaurès et de Blum, ce ne saurait consister, comme s’y emploient Hollande et Valls,  à insérer la France dans le cercle des nations néolibérales en la soumettant à la loi d’airain d’une compétitivité sans règles ni limites. Tout le monde sait que l’univers mondialisé du néolibéralisme ne favorise que le moins disant social.

Pour être fidèle à sa vocation, il s’agit plutôt pour la France de montrer l’exemple en incarnant le refus d’un monde déshumanisé livré à la seule concurrence mercantile. En prouvant qu’un autre monde est possible, elle rouvrirait à tous les peuples le chemin de l’espérance.



[1] A savoir : extrême gauche, socialistes, droite républicaine et Front national
[2] Les Voix du silence, 1951.
[3] Georges BERNANOS, La liberté pour quoi faire ?, Essais et écrits de combat II, p. 1300.
[4] Appel du 18 juin 1940.
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