samedi 26 novembre 2016

De la visibilité esthétique




















 "... l'anamorphose n'est pas seulement ce dispositif d'histoire de la peinture, mais aussi une détermination plus générale qui rend compte de la visibilité et de la phénoménalité esthétiques, 
à savoir l'impossibilité de la prévision et le fait que toute vision est le résultat d'une convocation, d'une convocation par et d'une soumission à l'apparition du visible lui-même. Un dispositif non 
pas de prévision, mais de post-vision. Et alors cela permet de comprendre la façon dont nous nous comportons vis-à-vis de la visibilité esthétique. La question:"Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ? Qu'est-ce qu'on doit mettre dans un musée ? Faut-il qu'il y ait des musées ?" etc., est une question qui se pose parce que certains phénomènes l'imposent. Quels phénomènes imposent d'être pris pour des oeuvres d'art, d'être quasi sacralisés ou enterrés vivants dans des musées ? Ce sont ces visibles qui ne peuvent pas être prévus, ils sont post-vus, et dont on peut dire que personne ne les a jamais vus. J'insiste sur ce point : qu'est-ce qu'une "oeuvre d'art" (je prends cette expression tellement datée et tellement étroite qu'elle est significative) ? Qu'est-ce que les gens, les bourgeois appellent une "oeuvre d'art" ? Ou l'expert. C'est ce que l'on revoit. L'oeuvre d'art, ce n'est pas quelque chose que l'on voit, c'est ce qu'on revoit, ce qu'on va revoir. L'objet, ce n'est pas ce qu'on voit comme tel, c'est ce qu'on prévoit et qu'on essaie de voir le moins possible pour qu'il marche, qu'il fonctionne. L'oeuvre d'art, au contraire, c'est ce dont on ne peut jamais dire : je l'ai vue. Celui qui dit : "J'ai vu un tableau et donc je n'ai aucun besoin de le revoir", ou bien ce qu'il a vu n'était pas un tableau, ou bien lui-même est un imbécile. La définition du tableau, de l'oeuvre d'art, c'est qu'il est toujours nécessaire d'aller le revoir."

Jean-Luc MARION, Ce que nous voyons et ce qui apparaît, Bry-sur-Marne, INA, 2015, pp. 48-49.