lundi 13 novembre 2017

L'expérience de l'icône et la relation éthique




















 "... il y a un cas où l'objet de l'expérience - c'est pour ça que ce n'est pas un objet et qu'il n'y en a pas d'expérience de lui au sens habituel du terme - ne peut pas être rapporté à un je transcendantal qui le garde en le regardant, c'est le cas du regard d'autrui, précisément, c'est-à-dire l'exigence éthique. Dans le regard de l'autre, le regard dominant auquel tout est rapporté n'est pas le mien, c'est le sien. Je suis dans une situation d'être sous le regard de l'autre. Tant que c'est moi qui organise, comme un phénomène relatif à moi le regard d'autrui, je ne suis pas dans une relation éthique et autrui n'est pas un autrui à proprement parler. Il ne le devient que lorsque c'est moi qui suis convoqué sous son regard. Donc l'irregardable, c'est-à-dire l'expérience de l'icône, est irregardable parce que c'est l'expérience d'être regardé. Lévinas ou l'icône, d'une certaine manière, disent la même chose, l'expérience d'être regardé, donc de perdre la domination sur le monde par l'antériorité de mon regard sur tous les objets du monde."

Jean-Luc MARION, Ce que nous voyons et ce qui apparaît, Paris, INA éditions, 2015, p. 63.

mercredi 8 novembre 2017

De la peinture



"Comment peindre l'âme, la faire voir ? Voilà le problème esthétique. Kandinsky a été amené à montrer que la couleur ne se propose pas seulement à la vue, mais qu'elle est en nous impression : elle n'est pas une qualité objective, elle agit sur notre pathos. Ses analyses sur la dynamique des couleurs sont très précises, qu'il s'agisse du jaune qui nous agresse alors que le bleu nous apaise. Agression, apaisement sont des modalités de notre âme. On peut donc démontrer que toute couleur est double : elle est visible mais l'invisible est sa véritable réalité. Tout élément pictural est donc à la fois extérieur et intérieur. Kandinsky a établi que tout peinture, et pas seulement la peinture abstraite, repose sur l'invisible et qu'on choisit une couleur en raison de son pouvoir dynamique et émotionnel. La peinture constitue dès lors la démonstration que la réalité essentielle est invisible. Elle ne donne donc pas seulement à voir mais surtout à sentir. Et elle ne fait voir l'invisible qu'à proportion où elle donne à sentir. Elle fait bien plus sentir le visible que voir l'invisible, car elle invisibilise le visible. Telle est la nature profonde de la peinture."

Michel HENRY, Entretiens, Sulliver, 2007, p. 110.

lundi 16 octobre 2017

L'espérance du salut





















"Il reste la très grande question, la question la plus importante, et c'est la mort. La situation de l'homme est telle que l'homme peut effectivement se trouver investi par le désespoir. Il peut se sentir enveloppé par ce désespoir. Et je dirais  - non pas seulement en chrétien, mais en métaphysicien - que pour moi l'espérance est l'espérance du salut. Et je dirais plus précisément l'espérance de la résurrection."

Gabriel MARCEL, "Tu ne mourras pas", Orbey, Arfuyen, 2005, p. 98.

mardi 12 septembre 2017

"L'identité narrative" et la France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"L'identité d'un peuple n'est pas une substance immuable qui ne changerait pas avec le temps, mais on ne saurait faire valoir comme modèle a contrario un mouvement permanent et indéfini, sauf à épouser l'idée du monde comme chaos et abdiquer toute prétention à le rendre signifiant. L'idée d'"identité narrative" développée par Paul Ricoeur peut ouvrir d'autres perspectives en soulignant l'importance du récit qu'un pays se forge de sa propre histoire. Cette identité n'est pas celle d'une "structure fixe, mais bien celle mobile, révisable, d'une histoire racontée et mêlée à celle des autres cultures". Cette identité narrative ne signifie pas un multiculturalisme invertébré et soumis à une recomposition constante ; elle suppose une interprétation qui implique un choix, structure les événements, leur donne une signification et met en valeur des potentialités inexploitées du passé. La France et les pays démocratiques de l'Union européenne n'échappent pas aujourd'hui à cette nécessité."


Jean-Pierre LE GOFF, La gauche à l'agonie ? 1968-2017, Paris, Perrin, 2011, p. 303.

vendredi 11 août 2017

La Vérité
















"Un homme cherche la vérité par la raison seule, et il échoue ; la vérité lui est offerte par la foi, il l'accepte ; l'ayant acceptée, il la trouve satisfaisante pour la raison."


Paradoxe ? Si l'on veut. Je serais disposé, pour ma part, à penser qu'il n'y a de philosophie chrétienne que là où ce paradoxe, ce scandale, est non seulement admis, accepté, mais étreint avec une gratitude éperdue et sans restriction."


Gabriel MARCEL, "Tu ne mourras pas", Arfuyen, Orbey, 2005, p. 38.

mardi 25 juillet 2017

Science sans conscience...














"Le scientisme fut un petit dieu tonitruant, pas très durable; la science devient un dieu tout-puissant, à demi clandestin, et l'ordonnateur de la civilisation dans le monde entier, qu'elle le veuille ou non... Il n'y a pas de science qui ne pose la vérité comme valeur suprême. Cette vérité-là n'est une valeur suprême que pour les chercheurs. On a pris à la légère la phrase d'un personnage de Dostoïevski : "Si j'étais contraint à choisir entre le Christ et la vérité, je resterais avec la Christ contre la vérité." On a eu tort. Le nouveau dieu peut faire plus que tous les autres, puisqu'il peut détruire la terre. Mais il est un dieu muet.

- Intéressant... Selon vous, la crise de la jeunesse vient de là, naturellement ?

- Ce qui commence à disparaître, c'est la formation de l'homme. La science peut détruire la planète, elle ne peut pas former un homme. Les sciences humaines le montrent à merveille. L'homme n'est pas ce qu'elles posent, mais ce qu'elles cherchent. Ce qui rendait compte du monde avait formé les hommes - en se formant, si je puis dire. Pas seulement les religions : le Romain qui éblouit l'Europe depuis la Renaissance jusqu'à Napoléon n'était pas un type religieux.

- Pourquoi n'apprendraient-ils pas à se former tout seuls ?

- L'homme occidental reste informe parce qu'il attend. La science, en tant que croyance et non en tant que science, est croyance en une explication future du monde. Et les Occidentaux ont toujours l'air de croire qu'ils vont remplacer les Croisades par l'instruction civique. La formation de l'homme passe par le type exemplaire : saint, chevalier, caballero, gentleman, bolchevik et autres. L'exemplarité appartient au rêve, à la fiction. Et sans jeu de mots, la fiction de la science, c'est la science-fiction."


André MALRAUX, Lazare in Le miroir des limbes, Paris, Gallimard, 1974, p. 188-190.

mercredi 19 juillet 2017

L'au-delà












"Ce n'est pas l'espèce des fourmis, ni d'ailleurs des lions, qui possède l'aptitude constante à concevoir des au-delà, à mettre le monde en question; c'est l'homme, qui a créé (en passant!) le langage, l'écriture, l'outil, le tombeau et d'autres gadgets - outre les moyens de faire sauter la planète... Faut-il donc être chrétien pour penser que l'homme est séparé de tout le reste par une différence de nature, non de degré? Tant bien que mal, il commence à s'habituer à l'impensable. Et quand Pascal parle de l'homme, il n'a pas toujours tort, même sans l'âme, même sans Dieu. Ce n'est pas d'un quelconque exploit dans les Andes, qu'aucun animal n'eût été capable, c'est de l'au-delà."


André MALRAUX, Lazare,Paris, Gallimard, 1974, p. 185.

mardi 18 juillet 2017

L'ennui













La pensée du jour :


"La détente du corps culmine dans le sommeil; celle de l'esprit culmine dans l'ennui. L'ennui est l'oiseau des rêves qui couve l'oeuf de l'expérience. Le bruissement des feuilles dans les arbres le fait s'envoler. Les nids qu'il façonne - les activités intimement liées à l'ennui - ont déjà disparu des villes et déclinent aussi dans les campagnes. Ainsi se perd le don de prêter l'oreille; ainsi s'éteint la communauté de ceux qui savent le faire."


Walter BENJAMIN, Le raconteur, Réflexions sur l'oeuvre de Nikolaï Leskov, préface au livre de Nikolaï Leskov, Le voyageur enchanté, trad. frçse, Paris, Payot et Rivages, 2011, p. 23.

jeudi 27 avril 2017

Philosophie et culture, nécessité pour notre temps





















"En un sens, la philosophie ne peut rien contre la technique, sauf exister. Tant qu'il y aura un livre de philosophie et un lecteur, tant qu'il pourra s'esquisser une pensée qui procède de la vie, quelque chose échappera à la technique et y résistera. C'est très peu de chose mais c'est peut-être l'essentiel.

Car la philosophie permet de rendre intelligibles les problèmes qui importent, en évitant d'être dupe des pensées qui n'en sont pas. La culture ne se limite évidemment pas à la philosophie. La littérature, la musique, la peinture et toutes les formes de la création en sont parties intégrantes. Mais la culture a besoin de la philosophie  pour ne pas divaguer ni aller à la dérive. 

Or, tout comme la culture a besoin de la philosophie, le monde où nous vivons a besoin de la culture, un besoin vital. Dans une société où le progrès rend le temps libre de plus en plus important, la culture va devenir, si elle ne l'est pas déjà, le premier besoin de l'humanité. Car elle constitue le seul emploi infini de notre énergie, le seul remède contre l'ennui."


Michel HENRY, Entretiens, Paris, Sulliver, 2007, p. 33.


dimanche 16 avril 2017















 La pensée du jour :


"Mais comment désirer la vérité sans rien savoir d'elle ? C'est là le mystère des mystères. Les mots qui expriment une perfection inconcevable à l'homme - Dieu, vérité, justice - prononcés intérieurement avec désir, sans être joints à aucune conception, ont le pouvoir d'élever l'âme et de l'inonder de lumière.

C'est en désirant la vérité à vide et sans tenter d'en deviner d'avance le contenu qu'on reçoit la lumière. C'est là tout le mécanisme de l'attention."

 

Simone WEIL, Note sur la suppression générale des partis politiques, (nouvelle édition), Paris, Flammarion, "Climats", 2017, p. 40.


lundi 27 mars 2017

Qu'est-ce qu'un sujet ?













"Dans ma pensée est sujet celui qui décide de se montrer fidèle à un événement qui déchire la trame de son existence purement individuelle et atone. L'événement est toujours imprévisible, il fend et bouleverse l'ordre stagnant du monde en ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de pensée et d'action. Une révolution en politique, une rencontre amoureuse, une innovation artistique, une découverte scientifique d'ampleur : ce sont là des événements. Ils font surgir quelque chose de profondément inédit, ils donnent lieu à une vérité jusqu'alors insoupçonnée - toute vérité est nécessairement liée, et postérieure, à la survenance événementielle. Le sujet est celui qui ne demeure pas passif devant l'événement ;  il se l'approprie, il s'engage résolument dans l'aventure qui se voit frayée. Le sujet désigne cette capacité d'intervention à l'égard d'un événement et cette volonté de s'incorporer à une vérité, dans un procès durable qui donne à la vie son orientation véritable. Il existe selon moi quatre grands domaines où des vérités se manifestent : la politique, l'amour, l'art et la science."

Alain BADIOU, in Alain Badiou, Marcel Gauchet "Que faire ?", Paris, Philo édition, 2014 et Editions Gallimard, 2016, p. 182 (Collection "Folio").

mercredi 8 mars 2017

Vers une société multiculturelle ?















  

« L’immigration a changé de nature. Il n’y a pas si longtemps, quand les immigrés arrivaient, même en très grand nombre, l’horizon était celui de leur absorption dans le paysage commun, pour devenir des Allemands, des Français ou des Belges comme les autres. Cela n’allait pas sans tensions, mais cela ne posait pas de questions quant à la constitution de la société, seulement des problèmes d’intendance. L’exemple le plus extraordinaire en la matière a été celui du melting-pot américain, qui n’est plus, ce qui fait qu’un pays aussi ouvert à l’immigration que les Etats-Unis est aujourd’hui profondément divisé sur le sujet. Car à partir du moment où on légitime la persévération des identités d’origine, la question surgit de ce qu’est cette société qui se veut constituée de gens dissemblables. Une « société des étrangers », tenue par les seuls liens du droit ? Une telle société est-elle viable ? Ce sont les interrogations béantes qui sont devant nous. »



Marcel GAUCHET, La liberté, et après ? propos recueillis par Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy, in revue « Causeur » N° 44, mars 2017.

mercredi 15 février 2017

Mysticisme













 "C'est ... le mysticisme de tous les temps et de tous les peuples qui ne cesse de lutter pour cette double tâche spirituelle : pour la tâche qui consiste à saisir le divin dans sa totalité, dans son intériorité et sa richesse de contenu les plus nobles et les plus concrètes et en même temps à éloigner de lui toute particularité du nom ou de l'image. Ainsi tout mysticisme vise un monde au-delà du langage, un monde du silence. Dieu, comme il est dit chez Maître Eckhart, est "fondement simple, le désert silencieux, le silence simple" ; car "sa nature est d'être sans nature."

Ernst CASSIRER, Langage et mythe, Paris, Les éditions de Minuit, 1973, p. 93.