mardi 25 juillet 2017

Science sans conscience...














"Le scientisme fut un petit dieu tonitruant, pas très durable; la science devient un dieu tout-puissant, à demi clandestin, et l'ordonnateur de la civilisation dans le monde entier, qu'elle le veuille ou non... Il n'y a pas de science qui ne pose la vérité comme valeur suprême. Cette vérité-là n'est une valeur suprême que pour les chercheurs. On a pris à la légère la phrase d'un personnage de Dostoïevski : "Si j'étais contraint à choisir entre le Christ et la vérité, je resterais avec la Christ contre la vérité." On a eu tort. Le nouveau dieu peut faire plus que tous les autres, puisqu'il peut détruire la terre. Mais il est un dieu muet.

- Intéressant... Selon vous, la crise de la jeunesse vient de là, naturellement ?

- Ce qui commence à disparaître, c'est la formation de l'homme. La science peut détruire la planète, elle ne peut pas former un homme. Les sciences humaines le montrent à merveille. L'homme n'est pas ce qu'elles posent, mais ce qu'elles cherchent. Ce qui rendait compte du monde avait formé les hommes - en se formant, si je puis dire. Pas seulement les religions : le Romain qui éblouit l'Europe depuis la Renaissance jusqu'à Napoléon n'était pas un type religieux.

- Pourquoi n'apprendraient-ils pas à se former tout seuls ?

- L'homme occidental reste informe parce qu'il attend. La science, en tant que croyance et non en tant que science, est croyance en une explication future du monde. Et les Occidentaux ont toujours l'air de croire qu'ils vont remplacer les Croisades par l'instruction civique. La formation de l'homme passe par le type exemplaire : saint, chevalier, caballero, gentleman, bolchevik et autres. L'exemplarité appartient au rêve, à la fiction. Et sans jeu de mots, la fiction de la science, c'est la science-fiction."


André MALRAUX, Lazare in Le miroir des limbes, Paris, Gallimard, 1974, p. 188-190.

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