mardi 24 avril 2018

De la lucidité
















"Car l'intelligence, avec sa bonne volonté, en reste aux vérités qui peuvent être le plus difficiles à concevoir, mais demeurent acceptables, c'est-à-dire telles qu'elles ne soient pas une menace vis-à-vis, non pas tant de nos adhérences, elles par lesquelles nos croyances sont fondées. On est prêt à construire autant qu'on veut dans la pensée, selon le fameux "désir de vérité" et défiant l'énigme, mais tant que n'est pas remise en question la viabilité - fiabilité - de ce qui sert d'assise à notre vie comme à notre pensée. A l'égard de ce qui jetterait un soupçon sur elle, on n'y vient qu'à reculons et "contraint", comme le disait Platon. C'est pourquoi la lucidité ne se fait que par forçage et démantèlement progressif de tout l'appareil discursif et idéologique par lequel tiennent à la fois la vie et sa "vérité". Car on "veut" bien, non pas la vérité, mais une certaine vérité, comme l'a vu Nietzsche. Lucidité nomme, en revanche, la vérité qu'on ne veut pas, mais qui s'impose à nous et malgré nous, non par annonce extérieure et fracassante Révélation, mais modestement, du sein même de la vie écoulée et peu à peu réfléchie, de l'expérience décantée et ce qui s'en distille discrètement, empoisonnant, il est vrai, le confort de la vie et de la pensée - et qu'on peut chercher à se dissimuler ou bien qu'on décide d'affronter."

François JULLIEN, Une seconde vie, Paris, Grasset, 2017, pp. 112-113.
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